Famille de Gueyer

Mémoires

Les planètes décrites par Frédéric Stakelberg

Frédéric Stackelberg a écrit un article sur les planètes dans l’encyclopédie anarchiste publiée entre 1925 et 1934.

PLANÈTE n. f. Parler des planètes, c’est parler, pour les terriens que nous sommes, de notre système solaire qui est profondément plongé dans la Voie Lactée dont le nombre de soleils analogues au nôtre est évalué à quelques milliards et qui, d’après les données dernières, formerait, avec près d’un million d’autres voies lactées d’égale dimension moyenne, notre univers, une unité sphérique de voies lactées associées, dont le diamètre serait d’environ 300 millions et la périphérie un milliard d’années de lumière.

Cette sphère incommensurable, composée de trillions de systèmes solaires ou d’étoiles, ce qui est la même chose, n’est qu’une grande unité dans l’Univers, c’est-à-dire dans l’infini de l’espace et de l’éternité du temps, deux conceptions aussi inséparables que le sont la Matière et l’Energie qui lui est inhérente.

L’homme, étant un être conscient de son moi, ne saurait comprendre le néant. Il constate qu’il y a, avec tout ce qui l’entoure, depuis le brin d’herbe jusqu’aux mondes qui roulent dans l’espace, un commencement, qu’il traverse une période de croissance, d’apogée — de 20 à 50 ans, — de déclin, de désagrégation pour aboutir à la fin personnelle. Mais cette mort n’est qu’individuelle et la conception du substratum incréé, cause et effet, origine et fin de toute chose s’impose à notre entendement, sous peine de nous renier nous-mêmes, de ne plus nous saisir, nous comprendre et expliquer notre existence.

Ce n’est pas Dieu qui a créé les mondes, c’est la peur et l’ignorance qui ont été les fées malfaisantes qui ont présidé à la naissance des dieux et du surnaturel, cause première, après la misère physiologique, de la plupart de nos contradictions, de nos souffrances, de nos douleurs.

C’est pour cette raison aussi que nous n’acceptons pas aveuglement toute innovation et que sans rejeter les conquêtes chimiques concernant les atomes – il y en aurait des trillions dans un millimètre cube — qui sont à l’homme comme volume ce que l’homme est au Soleil, nous préférons tout de même appuyer nos raisonnements sur l’astre du jour qui est en quelque sorte palpable que sur les mondes invisibles qui nous révèleraient le monde visible,

A l’origine, y avait-il l’atome migrateur, « wandaring », disent les Anglais, ou les mondes, les étoiles qui brillent au-dessus de nos têtes se sont-ils formés par des condensations d’éther, c’est-à-dire de cette matière dite impondérable qui remplit l’Univers et permet à notre vue armée du télescope et du spectroscope d’arracher au grand Tout, dont nous faisons partie, ses secrets les plus troublants et en même temps les plus réconfortants ?

Voici ce que nous répond, à ce sujet, l’astronomie, la science la plus ancienne et la plus moderne en même temps :

Les grands corps célestes, notre soleil, ainsi que ses compagnons, qu’il nous a été possible d’étudier par le télescope et l’analyse spectrale dans les insondables abîmes de l’espace, passent tous par cinq périodes caractéristiques d’évolution ascendante. La sixième période marque le commencement de leur déclin, précédant leur dissolution dans le substratum incréé de l’Univers, d’où, phénix éternels, ils ressuscitent de la poussière cosmique sous des formes analogues mais rajeunies, pour parcourir un nouveau cycle de vie stellaire.

De ces six phases ou périodes d’évolution, les cinq premières, qui constituent la vie stellaire ascendante, peuvent être subdivisées.

Premièrement, en période de l’état gazeux incandescent.

Cet état est caractérisé par une nébulosité diffuse ne présentant aucun indice apparent de condensation et brillant d’une lueur uniforme bleuâtre qui va en s’éclaircissant légèrement vers les bords. Henchel désignait ces nébuleuses, qui donnent un spectre formé de raies brillantes et qui ne peuvent pas être résolues en étoiles, du nom de brouillard planétaire et voyait en elles des condensations de l’éther qui servent de matière première à la formation des mondes.

Deuxièmement, la période de la formation d’un noyau lumineux au milieu de la nébuleuse de plus en plus incandescente et de forme à peu près sphérique. Cette phase peut aussi être désignée par l’expression : nébuleuse stellaire.

Après une évolution qui compte des milliers de siècles et pendant laquelle la nébuleuse stellaire, devenue étoile, a brillé, tel Sirius ou Véga, d’un très vif éclat, elle a donné naissance à la troisième période, qui est celle de la formation de « taches », c’est-à-dire d’un premier commencement de refroidissement de la surface de l’astre.

La quatrième période est celle des éruptions. Elle correspond à l’état d’un astre couvert d’une écorce obscure et refroidie, mais encore trop ténue pour opposer un obstacle aux éruptions que détermine la partie centrale du globe demeurée à l’état de fusion, éruptions d’une telle violence que le soleil, déjà prêt à s’éteindre, se transforme, de temps en temps, en brasier ardent.

La cinquième période marque enfin le refroidissement complet de l’écorce extérieure de l’astre, la transformation d’une étoile en planète.

Au début de cette cinquième période, au milieu de laquelle se trouve aujourd’hui notre Terre, la mer la recouvrait probablement tout entière, et ce n’est que peu à peu que l’Himalaya, les Andes et les Alpes ont dû émerger des flots tièdes de l’Océan primordial.

Nous trouvons actuellement, dans le ciel, des astres qui représentent les cinq phases que nous venons de mentionner.

Ainsi, nous constatons la présence, dans la constellation de l’Orion, des Chiens de chasse et de la Lyre, des mondes en formation, à l’état purement gazeux.

Les représentants de la seconde phase d’évolution se voient dans toutes les régions du ciel.

Notre Soleil, Capella, Arcturus, Procyon, etc., etc., appartiennent à la troisième. La plupart des étoiles de cette période se font remarquer par l’altération que subit l’intensité de leur lumière.

Les représentants de la quatrième période, de la période des éruptions violentes qui brisent la surface déjà refroidie et sombre de l’astre, se rencontrent parmi les étoiles dites nouvelles. Depuis 2.000 ans, on a enregistré plus d’une trentaine d’apparitions de ce genre parmi lesquelles celle de 1572 était si brillante qu’elle était visible en plein jour.

Notre Terre certainement et toutes les planètes habitées, ses sœurs, appartiennent à la cinquième phase de leur évolution, phase qui est incontestablement à l’apogée d’une vie stellaire.

Notre nébuleuse solaire a donc dû aussi présenter à ses origines l’aspect d’un noyau lumineux enveloppé à une grande distance d’une sorte d’atmosphère gazeuse, de forme à peu près sphérique, et dont le diamètre a dû dépasser 30 milliards de kilomètres.

Les planètes, en commençant par les plus éloignées et en finissant par Mercure, se sont dégagées sous forme d’anneaux incandescents des entrailles équatoriales du Soleil, car le mouvement de rotation étant plus fort à l’équateur, la force centrifuge était naturellement prépondérante. Les anneaux se divisèrent et les débris les plus considérables, attirant et s’agrégeant les autres, formèrent de nouveaux centres ou noyaux nébuleux.

Chacun de ces noyaux a dû être animé de deux mouvements simultanés, l’un de rotation autour de son propre centre, l’autre de translation autour du centre commun, le noyau solaire. De plus, comme ces deux mouvements n’étaient que la continuation du mouvement antérieur général, le sens resta le même que celui de la rotation de tout le système ou du noyau solaire.

De la même façon, les planètes, encore à l’état d’incandescence, donnèrent naissance à de nouveaux corps, — les satellites ou lunes, — gravitant et tournant autour d’elles.

Il y a, s’il nous est permis de nous exprimer ainsi dans l’intérêt de la clarté, entre Soleil, planète et lune, en quelque sorte les mêmes rapports qu’entre mère, fille et petite-fille. Comme le Soleil, leur commun ancêtre, chaque planète et chaque lune ont commencé leur existence autonome à l’état de noyau nébuleux et, comme ces dernières également, le soleil et les étoiles, qui sont des soleils lointains, sont. tous appelés, à leur tour, à devenir des corps solides, des terres analogues à la planète que nous habitons ou à la lune qui éclaire nos nuits de la lumière réfléchie de l’astre du jour.

Le Soleil. — Actuellement, notre Soleil, l’astre du jour auquel nous devons la vie, occupe presque le centre de notre République planétaire. Son diamètre égale environ 109 fois, sa superficie 12.000, son volume 1.300.000 et son poids 324.439 fois celle de la Terre.

La définition usuelle du Soleil, corps gazeux incandescent à forme sphérique, est loin d’être rigoureusement exacte.

Le Soleil, dont la surface est à la température d’environ 6.000 degrés, n’est en réalité ni solide, ni liquide, ni gazeux dans le sens que nous attribuons généralement à ces mots, car les gaz qui composent son globe sont condensés dans une condition de physique absolument inconnue pour nous, leur poids n’est, en moyenne, à volume égal, que quatre fois moins lourd que les substances terrestres et la pesanteur est à la surface solaire 27 1/2 fois plus forte qu’à la surface de notre planète.

L’astre du jour tourne, de l’Ouest à l’Est, autour de son axe, en 25 jours 4 heures (la rotation des taches s’effectue entre le 45° et 50° parallèle boréal et austral en 28 jours) en entraînant avec lui, à raison d’une vitesse de 20 kilomètres par seconde tout notre système planétaire, composé de quatre planètes de moyenne grandeur, Mercure, Vénus, la Terre, Mars, un millier de petites planètes situées entre les orbites de Mars et Jupiter, quatre grandes planètes, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune et Pluton, dont les proportions ne sont pas encore suffisamment déterminées, ainsi qu’une quantité de comètes dans la direction de l’amas stellaire qui est situé dans la constellation d’Hercule.

Si nous quittons, par la pensée, l’astre du jour, qui se trouve presque au centre de notre système solaire, pour aller à la périphérie, la première planète, Vulcain, n’ayant jamais été découverte, est Mercure.

Mercure. — La planète Mercure marche avec une vitesse de 46 kilomètres 811 mètres par seconde et met 87 jours, 23 heures, 15 minutes et 46 secondes pour parcourir son orbite de 356 millions de kilomètres, qui se trouve à une distance de 58 millions de kilomètres du Soleil. L’année mercurienne est par conséquent d’environ 88 jours terrestres et comme cette planète, pareille à la Lune relativement à la Terre, tourne toujours le même côté contre l’astre radieux, elle ne compte qu’un jour dans son année. Le diamètre de Mercure est de 4.800 kilomètres, son volume est 19 fois plus petit que celui de la Terre, et son poids 16 fois moindre. La pesanteur à sa surface est moitié plus faible que chez nous et la densité des matériaux environ 1/5e plus forte. L’atmosphère de Mercure est plus dense et plus élevée que la nôtre et sa topographie nous est encore entièrement inconnue.

Ces données sont incontestablement insuffisantes pour affirmer la présence actuelle d’habitants sur Mercure. Mais la question est oiseuse depuis que les sciences exactes ont démontré qu’il n’y a aucune ligne de démarcation absolue entre la nature organique et inorganique et que l’analyse spectrale a révélé, non seulement l’origine commune de toutes les planètes de notre système, mais aussi l’unité constitutive de l’Univers, qui nous donne la certitude que toutes les étoiles qui scintillent dans le ciel sont des laboratoires qui se préparent les éléments de la vie organique et que chaque planète est, a été ou peut devenir un foyer de vie.

Vénus. — La seconde planète que nous rencontrons en venant du Soleil pour nous diriger vers la périphérie de son système est Vénus.

L’étoile du berger ou du matin et du soir gravite autour de l’astre du jour à une distance moyenne de 108 millions de kilomètres avec une vitesse de 34 kilomètres 600 mètres par seconde et met 224, 70 jours pour parcourir son orbite presque circulaire et longue de 672 millions de kilomètres. L’année de Vénus est par conséquent de 224 7/10e de jours terrestres.

Les proportions de Vénus sont presque les mêmes que celles de notre Terre ; son atmosphère est plus dense, on y voit rarement sa surface et jusqu’ici on n’a pu déterminer la longueur de son jour qui semble être, comme le nôtre, de 24 heures à peu près.

La Terre. — À 149.500.000 kilomètres en moyenne du Soleil, nous nous retrouvons chez nous, dans notre « home » sublunaire, âgé de 2 milliards d’années environ et dont l’humanité remonte bien à 300 mille années au moins.

La Terre tourne autour d’elle-même en 23 heures, 56 minutes, 4 secondes, et son mouvement de translation est de 365 jours, 6 heures, 9 minutes, 10 secondes, ce qui donne pour sa marche une allure moyenne de 29 kilomètres et demi par seconde pour accomplir sa révolution annuelle de 930 millions de kilomètres.

Le diamètre de notre Terre est de 12.742 kilomètres ; mais ce diamètre, qui va d’un pôle à l’autre, est plus court de 43 kilomètres que celui qu’on mènerait d’un point de l’équateur au point diamétralement opposé. Cet aplatissement — 1/292 du globe terrestre dans le sens de son axe de rotation et le renflement des parties équatoriales constituent la preuve mécanique de son état fluide primitif, la démonstration scientifique que la Terre a été un soleil.

La surface de notre planète est de 510 millions de kilomètres carrés, dont 384 millions sont recouverts par les mers et 26 millions — le quart seulement — composés de terres habitables.

Le volume de notre globe est d’un trillion 83 milliards 260 millions de kilogrammes cubes ; son poids de 5 septillons 957 sextillions, cinq cents quintillons de kilogrammes et sa densité supérieure 5 ½ fois à celle de l’eau.

Avant de décrire sommairement la lune, notre compagne fidèle, voici quelles sont, grâce à l’inclinai son de la Terre sur son axe de rotation, les durées des jours et des nuits, selon les latitudes sur lesquelles on se trouve. Le tableau suivant donne la longueur des jours pour les solstices d’été, 21 juin et 22 décembre, de l’hémisphère nord et sud. La longueur des jours pour les solstices d’hiver, 22 décembre et 21 juin, de l’hémisphère boréal et austral est égale à la longueur des nuits de leur solstice d’été respectif :

Longueur du jour au solstice d’été :

Equateur12 heures64° 5021 heures
16° 4413 —65° 4822 —
30° 4814 —66° 2123 —
41° 2415 —66° 3424 —
49° 0216 —67° 231 mois
54° 3117 —69° 512 —
58° 2718 —73° 403 —
61° 1919 —78° 114 —
63° 2520 —85° 055 —
64° 5021 —Aux pôles6 —

La température moyenne de la surface du globe terrestre est de 15° C., sensiblement la même que celle de Toulon. La température annuelle moyenne des régions équatoriales varie entre 26 et 30°, les maxima enregistrés sont de 52° à 56° à l’ombre. La température moyenne hivernale de Jakontsk et de Werchnojansk, latitude 62 et 67, en Sibérie Orientale, est de – 40° à — 45° avec température minima de — 63° pour Jakontsk et — 67° pour Werchnojansk. Température maxima dans l’eau : Mer Rouge, 32° ; Golf Persique, 35°.

La Lune. — La Lune, la muette compagne de nos nuits, qui fait avec nous le voyage autour du Soleil, n’est qu’à 384.436 kilomètres de nous, distance que la lumière franchit en une seconde un quart.

La Lune, qui réfléchit la 618.000e partie de la lumière solaire, autrement dit qui est 618.000 fois moins brillante que l’astre du jour, marche à raison de 1 kilomètre 17 mètres par seconde sur son orbite autour de notre planète en 27 jours, 7 heures, 43 minutes, 11 secondes, en lui montrant toujours la même face. Mais comme, pendant l’accomplissement de sa révolution sidérale, la Terre a continué son mouvement de translation autour du Soleil, la lunaison (révolution synodique), qui est l’intervalle entre deux nouvelles lunes, se trouve être de 29 jours 12 heures, 44 minutes, 3 secondes (pour rattraper la Terre dans sa marche autour du Soleil.

Il résulte de l’ensemble des 60 mouvements de la Lune qu’il n’y a environ que douze jours dans son année de 29 1/2 jours terrestres et que, pendant la durée du jour lunaire, la surface de notre satellite est alternativement exposée à plus de 300 heures de lumière et d’obscurité.

Les phases de la Lune sont déterminées par sa position relativement au Soleil. Lorsqu’elle passe entre lui et nous, nous ne la voyons pas, parce que son hémisphère non éclairé est tourné vers la Terre, c’est la nouvelle Lune. Lorsqu’elle forme un angle droit avec le Soleil, nous voyons la moitié de son hémisphère éclairé : c’est le premier ou dernier quartier, et lorsqu’elle est à l’opposition du Soleil, c’est la pleine Lune et nous voyons toute sa surface éclairée.

Le diamètre de la Lune est de 3.480 kilomètres, sa surface de 38 millions de kilomètres carrés, soit un peu moins que la 14e partie de celle de la Terre, mais comme elle nous montre constamment le même côté, nous ne connaissons que 21.833.000 kilomètres carrés de sa surface totale.

Le volume de la Lune est 49 fois plus petit et son poids, égal à 74 sextillions de kilogrammes, 81 fois plus léger que celui de la Terre.

Mais ce qui caractérise le plus la Lune, c’est son absence d’atmosphère, de son, d’eau, ses volcans éteints. C’est le règne du silence éternel.

Selon toute les probabilités, la Lune est une terre morte, Mars une terre qui décline, notre planète en pleine activité a encore des millions d’années devant elle et le monde géant de Jupiter l’avenir. Dans ces conditions, paix aux trépassés et encore un mot, pour prendre congé, sur les éclipses de la Lune qui intéressent les vivants que nous sommes.

La Lune offre à notre curiosité deux genres d’éclipses : sa propre éclipse, qui a toujours lieu au moment de la pleine Lune, quand elle entre dans la zone d’ombre de la Terre, et est visible au même instant physique dans tous les pays où elle se trouve au-dessus de l’horizon, et l’éclipse du Soleil qui se produit toujours à la nouvelle Lune, quand notre satellite s’interpose entre la Terre et l’astre du jour. L’éclipse totale de la Lune peut durer deux heures, l’éclipse totale du soleil ne dépasse guère 5 à 6 minutes.

Mars. — Nous voici à la planète Mars, célèbre, pour nous autres humains, par les flots d’encre que nous avons versés sur les habitants présents ou absents et sur la surface de laquelle nous avons absolument voulu voir, suggestionnés par Schiaparelli, des « canaux », sorte de travaux d’irrigation pour faire profiter les plaines de cette planète, où l’eau se ferait rare, de la fonte des neiges, constatées au printemps, de ses régions polaires.

A ce désir et rêve des chercheurs scientifiques qui, depuis Galilée jusqu’à Flammarion, ont fouillé le sol de chars dans toutes les directions par le télescope et l’analyse spectrale, afin de trouver des traces palpables de vie, l’uranographie de chars, notre sosie en miniature, répond :

Mars, la planète rouge-jaunâtre, vogue sur son orbite elliptique, longue de 1.400.000.000 de kilomètres avec une vitesse de 23 kilomètres 850 mètres par seconde, et met un an 327 jours pour accomplir sa révolution en tournant autour de son axe en 24 heures, 37 minutes, 23 secondes.

L’année de Mars est conséquemment égale à un an 322 jours, soit 687 jours terrestres — 668 2/3 jours martiens et son jour a 24 heures, 37 minutes, 23 secondes.

A sa distance moyenne, Mars est à 225.400.000 kilomètres du Soleil. De la Terre, la distance de Mars varie dans le rapport de 1 à 7, de sorte que son diamètre apparent peut aller de 4° à 30° quand l’opposition arrive vers l’aphélie de la Terre et le périhélie de Mars. Lorsque l’opposition arrive au moment du périhélie de Mars, cette planète passe à sa plus grande proximité possible de la Terre, soit à 56 millions de kilomètres. La Terre et Mars tournent dans le même sens, ne se rencontrent d’un même côté du Soleil qu’après 2 ans et 2 mois et se trouvent à leur plus grande proximité tous les 15 ans un quart. Leur prochaine distance minima aura lieu en 1938.

Le diamètre et la périphérie de Mars ne dépassent guère la moitié de ceux de la Terre et leur longueur respective est de 6.753 et 21.200 kilomètres. La superficie de l’astre est de 143.163.600 kilomètres carrés, ce qui fait un peu plus que la quatrième partie de celle du globe terrestre. Le volume de notre voisine est 6 fois et demie plus petit et son poids 9 fois et demie plus léger que le nôtre. Etant 6 fois et demie plus petit que la Terre, en volume, Mars se trouve être 7 fois et demie plus gros que la Lune et 3 fois plus gros que Mercure.

La densité des matériaux constitutifs de cette planète est égale aux 71/100 de la densité moyenne de notre Terre et la pesanteur à sa surface est presque 3 fois, 0, 374, plus faible qu’ici, ce qui veut dire que 100 kilos transportés sur Mars n’y pèseraient que 37 kilos.

Nos connaissances à l’égard de Mars ne se bornent pas à son uranographie. Le télescope et l’analyse spectrale, découvert par Kirchhof et Frauenhofer, en 1860, nous ont permis d’acquérir des notions positives sur son atmosphère, ses climats, ses saisons, sa géographie.

La présence de nuages, très rares il est vrai, et de glace et de neige, qui recouvrent ses pôles, en augmentant ou en diminuant d’extension, selon qu’il fait hiver ou été sur la région circumpolaire que nous observons, attestent suffisamment l’existence d’une atmosphère.

Huggins a prouvé, à l’aide du spectroscope, la présence de vapeurs d’eau. Il a constaté que le spectre de Mars est coupé dans sa zone orangé par un groupe de raies noires qui coïncident avec les lignes qui appartiennent, dans le spectre solaire, au coucher du Soleil, quand la lumière de cet astre traverse les couches les plus denses de notre atmosphère. Si ces raies étaient causées par l’atmosphère terrestre, elles auraient dû également se montrer dans le spectre lunaire comme dans celui de Mars. Or, elles n’y sont pas perceptibles, ce qui prouve que celle du spectre martien appartiennent à l’atmosphère de Mars et que cette dernière est comme la nôtre, quoique un peu moins, chargée de vapeurs d’eau.

La surface de Mars est presque aux 3/4 composée de terres et à 1/4 de mers, contrairement à notre Terre, où cette proportion est renversée. Les montagnes sur notre voisine sont bien moins hautes qu’ici et les mers bien moins profondes que nos océans, ce que paraît indiquer leur couleur claire.

Enfin, l’obliquité de l’elliptique étant sur Mars de 24° 52’— ici 23° 27’ — il en résulte que les saisons martiennes sont de même nature que les nôtres, quoique presque deux fois plus longues, comme le montre, pour l’hémisphère nord des deux planètes, le tableau suivant :Sur La Terre

Printemps93jours terrestres
Eté93— —
Automne90— —
Hiver89— —

Sur Mars

Printemps191jours martiens
Eté181— —
Automne149— —
Hiver147— —

Il y a, sur Mars, comme sur notre Terre, trois zones : la torride, la tempérée et la glaciale, qui s’étendent respectivement de l’équateur à 24° 52 et de cette latitude jusqu’à 65.8 et de là aux pôles.

Ainsi, la longueur des jours et des nuits, leurs variations, selon le cours de l’année, leurs différences, selon les latitudes, sont autant de phénomènes semblables sur les deux planètes. La différence entre elles n’est notable qu’en ce qui concerne la lumière et la chaleur solaire, qui sont deux fois moins intenses sur Mars qu’ici, le diamètre apparent du Soleil étant, vu de Mars, 21°, de la Terre, 32° 3.

Ajoutons encore qu’au lieu d’un satellite, comme la Terre, Mars en a deux : Deimos qui effectue sa révolution en 30 heures 17° 54 » et Phobos en 7 heures 39° 15 », à des distances respectives de 20.325 et 6.055 kilomètres de la surface martienne.

Voilà à peu près l’essentiel de ce que nous savons de Mars. Naturellement, nous ne pouvons pas non plus affirmer que Mars soit actuellement habité par des êtres conscients et intelligents. Mais, pour nous, la question ne se pose pas ainsi : « La pluralité des mondes habités étant depuis longtemps mathématiquement tranchée par l’affirmative. » La seule question qui se pose encore pour nous est de savoir si les planètes d’un même système peuvent être simultanément habités par des « humanités évoluées », étant donné les millions d’années qui séparent probablement leurs naissances.

Les petites planètes. — La formation d’une grosse planète entre Mars et Jupiter a dû être empêchée par le voisinage du monde jovien dont l’attraction puissante, après avoir brisé l’anneau primitif en voie de devenir un globe, a mis ensuite obstacle à la réunion de toutes ces parcelles par les perturbations constantes qu’il exerce sur elles.

Dans cette zone du ciel, les mille petites planètes réunies en une seule ne dépasseraient guère le tiers de la masse de la Terre.

Etant donné l’excentricité extrême des orbites de ces planètes minuscules, quelques-unes, comme Acthra et Éros, peuvent s’approcher du Soleil plus que Mars dont elles coupent l’orbite.

Éros, qui n’est pas plus grande qu’un département français, peut s’approcher de la Terre jusqu’à 46 millions de kilomètres environ et s’éloigner jusqu’à 265 millions. Par contre, l’orbite de Hilda se rapproche de celle de Jupiter jusqu’à 184 millions de kilomètres.

Les orbites de quelques-uns de ces petits mondes s’entrelacent souvent à tel point que l’hypothèse d’une association comme planète double ou une collision éventuelle paraît admissible. La plus grande de ces petites planètes est Cérès, dont le diamètre est de 767 kilomètres, tandis que celui des petites n’atteint même pas 50 kilomètres. Néanmoins, rien ne s’oppose à admettre que ces terres lilliputiennes ne soient ou aient été le siège d’une vie intense et d’une civilisation, qui, comparée à la nôtre, l’éclipserait dans son rayonnement.

C’est notre anthropomorphisme, legs de longs siècles de religion qui ont enténébré la mentalité humaine, qui seul nous rend si difficile la compréhension de cette vérité évidente : qu’il n’y a dans la nature ni cause finale, ni grand ni petit.

Le monde géant de Jupiter. — En continuant par la pensée notre voyage vers la circonférence de notre République Solaire, nous voici en face du monde géant de Jupiter qui constituait, encore hier, astronomiquement parlant, avec le Soleil, une étoile double et nous offre, avec le cortège triomphal de ses belles lunes, l’image en raccourci de notre système planétaire.

Jupiter, qui est à peu près, comme taille et poids, au Soleil, ce que notre Terre est à lui, a un diamètre 11 fois plus long et un volume 1.300 fois plus grand que les nôtres et vogue sur son orbite longue de 4.830.180.000 kilomètres avec la rapidité de 12 kilomètres 800 mètres par seconde, en tournant autour de son axe en 9 h 55 et autour du Soleil en 11 ans 10 mois et 17 jours terrestres.

L’année de Jupiter égale conséquemment presque 12 de nos années, pendant que la durée de son jour n’est que de 9 heures 55’.

Tous les 399 jours, la grande planète revient en opposition relativement au Soleil, et le Soleil, la Terre et Jupiter se trouvent alors sur une même ligue. Cette date est, avec les trois mois qui la suivent, la plus favorable à l’observation.

L’orbite de Jupiter est, en moyenne, à 775 millions de kilomètres du Soleil, mais comme elle est elliptique avec une excentricité de 0, 048, il y a plus de 80 millions de kilomètres de différence entre sa distance au Soleil ou à la Terre à son périhélie qu’à son aphélie.

Selon que la grande planète est à son périhélie ou à son aphélie, son diamètre apparent varie de 30 à 47. C’est cette différence de distance qui constitue seule les saisons de Jupiter, car l’inclinaison de son axe de rotation n’est que de 3°, c’est-à-dire presque perpendiculaire à son orbite.

Le tour du globe de Jupiter et son diamètre équatorial dépassent onze fois, en longueur, ceux de la Terre. Le diamètre polaire, par contre, n’a que 132.800 kilomètres, car la rapidité du mouvement de rotation de la planète sur elle-même est si grande, qu’un point situé sur l’équateur court en raison de 12 kilomètres 450 mètres par seconde. De là, le renflement de son équateur et l’aplatissement de ses pôles qui est de 1/17°, tandis que celui des pôles terrestres n’est que de 1/292e. La surface de Jupiter est égale à celle de 114 terres.

La densité moyenne des matériaux qui composent ce grand monde, est de 0, 242, c’est-à-dire d’environ 1/4 de ce qu’elle est ici, et l’intensité de la pesanteur de 2 1/4 fois plus forte que sur la Terre.

Ces chiffres prouvent que les conditions de vie sont bien différentes sur Jupiter de ce qu’elles sont sur Mars, la Terre, Vénus et Mercure.

Non seulement Jupiter offre à ses habitants présents ou futurs, des années d’une longueur de 12 ans terrestres avec 10.455 jours de 10 heures chaque, une égalité quasi absolue de climat sous toutes ses latitudes, grâce à l’inclinaison de l’équateur sur l’orbite de 3° seulement, mais ce monde, qui gravite 5, 2 fois plus loin de l’astre du jour que la Terre ne reçoit qu’environ 27 fois moins de lumière et de chaleur du Soleil que nous.

Recevoir 27 fois moins de lumière que la Terre, c’est encore loin d’être plongé dans une obscurité opaque. La pleine lune répand une clarté 618.000 fois plus faible que celle du Soleil et puis le nerf optique des êtres d’une planète quelconque est forcément adapté au milieu où ils sont appelés à vivre et évoluer.

Pour ce qui est de la chaleur, qui existe sur la surface de Jupiter, elle dépasse certainement et de beaucoup celle qui résulterait de la seule action solaire et il est probable que ce globe, quoique né avant la Terre, a conservé, en raison de son volume et de sa masse, une partie de sa chaleur originelle.

L’atmosphère, dense, haute, tourmentée et saturée de vapeurs qui entoure la planète géante, indique que le climat de Jupiter est plus chaud que celui de la Terre et qu’il règne sur ce monde lointain, un déchaînement des éléments comme notre Terre n’en a plus connu depuis la période primordiale des époques géologiques. Sur sa zone équatoriale, le vent souffle constamment en ouragan et la rotation des nuages de cette région s’effectue en 9 heures 50’pendant que celle des nuages du 25° parallèle met 9 heures 55.

Nous ne voyons que très rarement la surface de la planète. Les bandes blanches et grises, souvent nuancées d’une coloration jaune et orangée, qui sillonnent ce globe principalement vers la région équatoriale, font partie de sa couche aérienne. Sur ces bandes, on remarque parfois des taches plus claires ou foncées que le bord sur lequel elles sont placées, ou encore des déchirures qui se déplacent les unes et les autres de la gauche à la droite (de l’Ouest à l’Est), si l’on observe la planète dans un télescope qui ne renverse pas les objets. Ces taches appartiennent également à l’atmosphère jovienne et font partie des nuages qui enveloppent ce monde colossal.

En général, l’équateur est marqué d’une zone blanche, il y a une bande plus sombre, nuancée d’une teinte rougeâtre foncée. Au-delà de ces deux bandes sombres, australe et boréale, on voit, ordinairement, des bandes parallèles alternativement blanches et grises. La nuance générale devient plus grise et homogène au fur et à mesure qu’on s’approche des pôles et les régions polaires elles-mêmes sont grises-bleuâtres.

Mais il n’y a aucune fixité dans ces bandes, dont l’aspect typique varie fréquemment et profondément.

Entre la 20° et la 30° latitude australe de la planète, MM. Corder et Terby ont aperçu, en 1872, pour la première fois, une grande tache rougeâtre, de forme ovale, longue de 42.000 et large de 15.000 kilomètres. Cette tache pourrait bien être un continent en formation qui serait, relativement à Jupiter, dans la même proportion que l’Australie l’est relativement à la Terre.

L’analyse spectrale montre que l’atmosphère de Jupiter, si dense dans ses couches inférieures, grâce à l’intensité de la pesanteur, est composée, sauf quelques substances qui paraissent spéciales à ce monde, de la même vapeur d’eau que celle de la Terre. Cette atmosphère est, comme nous l’avons dit, très agitée et soumise à des variations continuelles, qui, chose étrange, paraissent elles-mêmes être en relation avec les taches du Soleil et avoir aussi leur maximum tous les onze ans.

Jupiter ne vogue pas seul dans l’espace. Il marche sur son orbite accompagné de 4 grands et plusieurs petits satellites qui ne sont que des astéroïdes captivés par lui.

Io, Europe, Ganymède et Callisto, les quatre grands satellites, découverts en 1610, par Galilée, sont une des curiosités les plus attirantes du ciel, et font du monde jovien une miniature de notre système solaire.

Ces quatre lunes offrent, avec leur monde central, les principaux éléments astronomiques suivants :

Distance
de
Jupiter
(Durée du révol.)
en
jours joviens
Diamètre
Io430.000 km(4, 27)3.800 km
Europe682.000 km(8, 58)3.300 km
Ganymède1.088.000 km(17,29)5.800 km
Callisto1.914.000 km(40,43)4.400 km

Ganymède, comme importance, vaut une véritable planète. Son diamètre égale au 47/100e de celui de la Terre, surpasse de près du double le volume de Mercure, égale les deux tiers de celui de Mars et est cinq fois plus gros que notre Lune.

Comme la Lune le fait pour la Terre, tous ces satellites tournent autour de Jupiter en lui montrant constamment la même face et les différences d’éclat observées sur leurs disques prouvent que leur sol est accidenté comme le nôtre et qu’ils sont environnés d’une couche atmosphérique. Le spectroscope fait voir dans cette atmosphère la même vapeur d’eau qu’ici et quelques gaz qui n’existent pas sur la Terre, mais qui sont évidemment les mêmes que ceux constatés sur Jupiter.

Le globe jovien observé de Io présente un disque de 20° de diamètre, c’est-à-dire 1.400 fois plus vaste que celui du Soleil, vu de la Terre et le satellite Io reçoit de la planète, dont le pouvoir réflecteur égale trois fois celui de la Lune, plus de 155 fois et le dernier 8 fois plus de lumière que nous de la compagne de nos nuits.

Mais le monde colossal de Jupiter n’offre pas seulement aux habitants futurs de la planète géante un séjour incomparable à ceux présents ou passés de ses lunes, des effets grandioses de lumière et des perspectives célestes enchanteresses, il est encore pour nous une révélation permanente de la vie universel1e et un enseignement hors ligne de vérités astronomiques.

C’est à l’observation des éclipses quotidiennes que les lunes de Jupiter produisent que nous devons la connaissance de la rapidité de la lumière. L’astronome danois Olaf Roemer remarqua le premier, en 1675, que ces éclipses retardaient ou avançaient d’environ 16 minutes et demie, selon que Jupiter se trouvait en conjonction ou en opposition avec le Soleil.

Le diamètre de l’orbite terrestre étant d’environ 298 millions de kilomètres, il était, désormais, prouvé que la lumière parcourt 300.000 kilomètres par seconde, ou plus exactement 299.796 kilomètres.

C’est à l’étude télescopique et spectroscopique du disque jovien que nous puisons, à l’heure qu’il est, les renseignements les plus précieux de géologie stellaire et que la philosophie astronomique trouve le mieux à se documenter.

Monde en voie de formation, Jupiter nous fait assister, d’ici, aux périodes les plus mouvementées de la préhistoire de notre propre planète. Ce qui se passe là-haut est ce qui s’est passé ici-bas, il y a une centaine de millions d’années, et c’est notre propre passé que nous étudions en observant le déchaînement de tous les éléments qui se produisent actuellement à plus de 600 millions de kilomètres d’ici, sur le géant de notre système.

S’il est exact que le vaste Jupiter soit, aujourd’hui, — et c’est certain — au même stade de son évolution où en était la Terre, il y a cent millions d’années, il faudra à la planète géante, qui est mille fois plus grosse et trois cents fois plus lourde que notre globe, des millions de siècles pour qu’elle puisse arriver dans son évolution ascendante, au point qui correspond à celui auquel nous sommes parvenus dès maintenant. Mais si, par hypothèse, d’ici là, le foyer d’action vitale de notre système planétaire qu’est le Soleil s’était éteint — et il y a des savants, et pas des moindres, qui n’accordaient, hier encore, qu’une quarantaine de millions d’années à sa lumière et à sa chaleur — les germes de vie, qui se trouvent actuellement à l’état embryonnaire sur notre grande planète sœur, n’arriveraient jamais à leur entière éclosion, à leur plein développement, Jupiter serait mort avant d’atteindre son apogée.

Qu’on puisse compter sur des millions de siècles et toutes les îles de notre archipel solaire auront le temps de parcourir le cycle entier de leur évolution. Par contre, l’astre du jour s’étant éteint dans quarante millions d’années, Jupiter, mort avant son heure, serait condamné à faire, à son détriment, l’expérience de manque de finalité dans l’Univers, la nature, alternativement marâtre et bienfaisante, ne faisant aucune différence, qu’il s’agisse de ces atomes du ciel, que sont les soleils et les planètes, ou de nous autres, habitants fugitifs de ce monde sublunaire.

Quoiqu’il en soit, la vie vaut la recherche de la vérité désormais acquise, que la vie est partout illimitée dans le temps et l’espace.

Saturne. — Saturne, où nous arrivons maintenant, est la plus grande merveille de notre système planétaire, dans lequel il reste, avec son anneau lumineux, comme le principal témoignage de la formation des mondes. Dieu du Temps et du Destin des anciens, son orbite était considéré, jusqu’à la fin du xviiie siècle, comme la frontière de notre République solaire.

Cette belle planète, dont l’inclinaison de l’équateur sur l’orbite est de 26° 49’, gravite à une distance moyenne de 1.400.000.000 kilomètres du Soleil, en faisant 9 kilomètres et demi par seconde sur son parcours de 8.860.000.000 kilomètres et met, en tournant autour de son axe en 10 h 14’, 29 ans et demi pour accomplir sa révolution autour du Soleil.

Le diamètre équatorial de Saturne est de 122.000 kilomètres, mais son volume n’est que 719 fois aussi gros que celui de la Terre, car l’aplatissement de ses pôles est de 1/10{{e}, tandis qu’il n’est que de 1/17e sur Jupiter et 1/292e ici.

Quoique 719 fois plus gros que la Terre en volume, le poids de Saturne ne dépasse guère 92 fois celui de notre planète.

Le spectre de Saturne présente la plus grande similitude avec celui de Jupiter, mais il n’en est pas de même de son anneau, où la bande caractéristique dans le rouge ne se retrouve, ce qui nous fait penser qu’il ne doit pas y avoir plus d’atmosphère dans l’anneau de Saturne que dans notre Lune.

La couronne de Saturne est un système d’anneaux concentrique, composés d’un grand nombre d’astéroïdes ou lunes minuscules se présentant dans le télescope comme un immense anneau nettement partagé en deux anneaux distincts séparés l’un de l’autre par un espace noir, large de 2.800 kilomètres, dit ligne de Cassini. La distance du bord intérieur de l’anneau à la surface de Saturne n’est que de 11.600 kilomètres.

Au-dessus de ce système d’anneaux, une dizaine de lunes, dont plusieurs ne sont que des astéroïdes gravitant autour du monde Saturnien et desquelles nous ne voulons retenir que les plus grandes : Rhé et Titan, dont les diamètres semblent atteindre 1.200 et 3.000 kilomètres et qui mettent 4 et 15 jours pour contourner Saturne.

De l’ensemble de l’uranographie des satellites et de leur planète nous concluons que la vie, comme sur notre Lune, s’est depuis longtemps éteinte sur les premières et qu’elle a dû coïncider chez eux avec l’époque où Saturne était encore un soleil en pleine activité. Du reste, les avis sont partagés. Quant au globe de Saturne lui-même, dont le faible soleil n’a qu’un diamètre apparent de 3’22, l’activité actuelle, à sa surface, l’atmosphère dense, chargée de vapeurs d’eau nous incite encore à penser qu’il doit encore produire de la chaleur par lui-même, grâce à son volume énorme pas encore entièrement refroidi ou parce que la constitution physique et chimique de son atmosphère et les influences cosmiques de ses anneaux s’unissent pour créer des effluves électriques et transforment certains mouvements en chaleur.

Uranus. — Avec Uranus, découvert par William Herschel, en 1781, nous arrivons aux confins de notre monde solaire, où des perturbations encore inexpliquées ont occasionné les mouvements rétrogrades des quatre satellites d’Uranus et de celui de Neptune. Au lieu de tourner de l’ouest à l’est, comme la Lune, des satellites de Mars, de Jupiter et Saturne, dans le plan de leurs équateurs respectifs de façon à ce que ce plan ne fasse pas un angle considérable avec celui de leurs orbites autour de l’astre du jour, les compagnons d’Uranus tournent, au contraire, de l’est à l’ouest et dans un plan presque perpendiculaire à celui dans lequel la planète se meut. Il résulte de cela que l’axe de rotation d’Uranus est presque couché sur le plan de son orbite et que dans le ciel uranien le Soleil tourne d’apparence d’ouest en est au lieu de l’est en ouest. L’équateur d’Uranus étant incliné sur l’orbite, le Soleil uranien doit s’éloigner pendant le cours de son année de 81 ans terrestres jusqu’à cette même latitude et les latitudes qui correspondent sur cette planète à celle de l’Europe septentrionale pour nous, ont, pendant leurs longs hivers et leurs longs étés de 21 ans, le Soleil sans interruption alternativement au-dessous et au-dessus de l’horizon.

La planète Uranus se meut lentement, à l’énorme distance de 2 milliards 864 millions de kilomètres du Soleil, en faisant 6 kilomètres 700 mètres par seconde sur sa longue orbite de 17 milliards 830 kilomètres et met, en tournant sur elle-même en 11 heures environ, 84 ans et 8 jours pour accomplir sa révolution entière.

L’année d’Uranus est donc de 84 ans 8 jours et son jour de 11 heures à peu près.

Le diamètre d’Uranus est 4 fois celui de la Terre, soit exactement 53.000 kilomètres, ce qui fait que ce monde est encore, à lui seul, plus gros que les quatre planètes intérieures, Mercure, Vénus, la Terre et Mars réunies. Sa masse, par contre, est à peine 14 fois celle de la Terre, car les matériaux qui la constituent sont très légers et ne valent, à quantité égale, qu’un cinquième, 0, 1% des nôtres,

Par l’analyse spectrale nous savons que l’atmosphère d’Uranus ressemble plus à celle de Saturne et Jupiter qu’à la nôtre, qu’elle forme, comme la leur, des bandes parallèles à l’équateur et qu’elle renferme aussi des gaz inconnus ici, mais identiques ou analogues à ceux que nous avons trouvés dans les deux grandes planètes. En outre, fait à noter, l’atmosphère d’Uranus se distingue surtout par la faculté d’absorption, faculté que nous n’avons jusqu’ici rencontrée dans aucune autre planète de notre système.

Uranus a quatre lunes : Ariel, à 196.000 ; Umbriel, à 276.000 ; Titania, à 450.000 et Oberon à 600.000 kilomètres de distance et elles tournent respectivement en 2 jours 12 heures, 4 jours 3 heures et demie, 8 jours 16 heures et 13 jours et demi autour de lui.

Neptune. — Depuis que le prodigieux mathématicien Le Verrier a presque doublé le rayon précédemment connu de notre République solaire en heurtant de sa plume la terre lointaine du ciel qu’est Neptune, il nous semble qu’il doit y avoir encore, dans le domaine de notre Soleil, plusieurs planètes au-delà de cette dernière.

Cette probabilité de l’existence de planètes transneptuniennes ressort surtout de ce que la troisième comète de 1862 a son aphélie à la distance 48 (48 fois celle qui sépare le Soleil de notre Terre) et que les orbites de quatre autres comètes aussi paraissent avoir leur point d’intersection à une distance de 70. Si ce calcul est exact, et il doit l’être, l’hypothèse de deux planètes voguant à environ 7 et 10 milliards et demi de kilomètres du Soleil se vérifiera réalité à condition, bien entendu, qu’elles soient assez volumineuses pour être visibles.

A défaut de ces deux planètes attendues, un visiteur inattendu, la planète Pluton, de la taille de notre Terre, vient de se présenter, mais nous ne sommes pas encore en état de l’apprécier parce qu’elle est encore sur le « chantier ».

Retournons donc à Neptune, encore gardien provisoire de la frontière de notre système.

L’orbite de Neptune, longue de presque 28 milliards de kilomètres, est tracée autour du Soleil, à la distance moyenne de 4 milliards 487 millions de kilomètres. Cette planète, qui ne fait que 5 kilomètres 370 mètres par seconde, en tournant probablement en 11 heures autour de son axe, met 164 ans 281 jours pour accomplir sa révolution autour du Soleil. L’année de Neptune est donc de presque 165 ans et son jour d’environ 11 heures.

Le diamètre de ce monde, le nôtre multiplié par 3,8, est de 48.420 kilomètres. La densité de ses matériaux n’est que le tiers des nôtres, mais la pesanteur à sa surface est à peu près égale à ce qu’elle est ici. Malgré la faiblesse de sa lumière, l’analyse spectrale a permis d’apprécier son atmosphère et nous savons qu’elle offre presque une identité complète avec celle d’Uranus et qu’elle a les mêmes facultés d’absorption que la sienne.

Nous ne connaissons qu’une lune à Neptune. Elle fut découverte par Lassel, également en 1846, et elle tourne à 400.000 kilomètres autour de Neptune en 5 jours, 21 heures. Son mouvement est rétrograde, de l’est à l’ouest, et c’est surtout par la rapidité de sa rotation que nous avons pu établir approximativement celle de Neptune, dont le disque, légèrement bleuâtre et diffus, n’offre pas de points de repère suffisant pour permettre avec précision un tel calcul.

Vu d’Uranus, qui est 19,18 et de Neptune qui est 30 fois plus éloigné de l’astre du jour que nous, la première de ces deux planètes ne reçoit plus que la 368e partie et la seconde la 900e partie de chaleur et de lumière dont il nous gratifie. La pleine Lune réfléchissant la 618.000e partie de la lumière solaire, Uranus reçoit donc tout de même du Soleil encore 1.500 fois, et Neptune 687 fois plus de lumière que nous de la pleine Lune…

Nous voici, avec un peu d’efforts, arrivés au terme de notre voyage idéologique. Uranus et Saturne exceptés, toutes les planètes de notre monde ont disparu de notre vue ; mais les quatre milliards et demi de kilomètres qui nous séparent du Soleil n’ont en rien modifié les figures des constellations qui brillent au-dessus de nos têtes. Pour changer les perspectives stellaires que nous offrent les constellations de la Grande Ourse ou de l’Orion, il nous faudrait, sur les ailes de la pensée, plus rapides que la lumière, franchir neuf mille fois la distance qui nous sépare de Neptune, pour aborder, après avoir assisté à un défilé de comètes — les trépassés du Ciel — Proxima ou Alpha du Centaure, la belle étoile double, dont le volume égale environ deux fois et demi celui de notre Soleil… Je gage que nous ne serions pas bien dépaysés, parce que partout nous retrouvons même loi fondamentale, même égalité constitutive avec des variétés infinies, mais semblables dans les formes ou manifestations de la vie éternelle. — Frédéric Stackelberg.

P. S. — Une poule aveugle, prétend un dicton allemand, trouve parfois un grain d’or. C’était mon cas, quant à la Bégude, près de Marseille, j’ai trouvé une étoile dite nouvelle, en glanant, sans l’aide d’un télescope, dans le ciel pendant une belle nuit d’été, en 1918, comme en fait foi le télégramme que j’ai envoyé alors à notre inoubliable Camille Flammarion et qu’il inséra dans sa Revue Astronomique.

Je n’ai pas plus de mérite aujourd’hui qu’alors, en affirmant, dans l’intérêt de la précision et de la clarté, que toutes les étoiles sont alternativement diffuses et géantes dans leur jeunesse, condensées et naines pendant leur vieillesse et qu’elles semblent varier comme poids, en moyenne, dans la même proportion que les hommes entre eux de 1 à 5 et que la longévité maxima d’un être humain qui ne dépasse guère 120 ans, trouve son pendant équivalent dans une étoile dont l’âge de la naissance à la mort (sortie et retour à l’éther intersidéral) ne doit pas dépasser 15 trillions d’années. — F. S.

Quand Max Gallo parle de son père et de sa rencontre avec Frédéric Stackelberg

Lorsque Max Gallo préparait La Baie des Anges, il avait pris contact avec les membres survivants de notre famille Bérédnikoff : notre grand-tante Zika (Zénaide) Bérédnikoff, épouse Jamet (née en 1906) qui se souvenait assez bien de Stackelberg (puisqu’il est mort en 1934) et aussi notre oncle Boris de Gueyer (né en 1924). Mais ni l’un ni l’autre n’avait pu lui raconter grand-chose hormis le « mythe » que celui-ci représentait dans notre famille. En outre, notre oncle avait tendance à attirer Stackelberg dans la mouvance communiste, se plaisant à évoquer Virgile Barel et le congrès de Tours… Cependant Max Gallo s’opposait fortement à cette interprétation idéologique. Si bien que le « Prince de Karenberg » qui arpente le vieux Nice dans son roman est un personnage idéalisé, plus romantique… 


Quant à ma tante, Ariane de Gueyer, épouse Jourdan (née en 1920), elle se rappelait seulement un « petit vieux » qui venait de temps en temps le dimanche déjeuner en famille… Sa réputation de « coureur » était bien connue dans la famille et, lorsque mon cousin Christophe Jamet, petit-fils de Zika, a retrouvé les descendants de la fille naturelle de Stackelberg, ma tante n’a pas été surprise et, même, « ça lui disait quelque chose ». Ces descendants, contactés par geneanet, je crois, n’ont malheureusement jamais répondu à nos tentatives de contact…

Le portrait de Stackelberg le plus près de la réalité que Max Gallo ait tenté de brosser est celui qui apparaît dans un petit récit-hommage à son propre père (surnommé « Jé »), livre qui est encore commercialisé sur ebay qu’on trouve ici

Comme Marie-Ange l’avait raconté, Max Gallo, sur le modèle Chateaubriand/Napoléon, a construit son récit en opposant systématiquement le vieil apparatchik Barel à l’authentique militant idéaliste et pédagogue Stackelberg, qu’admirait tant son père. Il y insiste sur le fait que Stackelberg, communiste idéalement, a néanmoins pris conscience assez vite du danger stalinien.

Stackelberg a essayé de se frayer un chemin difficile entre, d’un côté, les anarchistes et socialistes libertaires tels que ceux de La Revista Blanca et, de l’autre, les communistes orthodoxes dépendant du PCF dépendant de Moscou par Komintern interposé.

Max Gallo : « … Il avait eu au surplus la chance de rencontrer un baron balte jadis richissime, qui avait connu Lénine et avait donné à ses moujiks toutes ses propriétés, des milliers d’hectares. Déçu par la Révolution, le baron était devenu un semi-clochard sur la Côte d’Azur, à Nice. Étonnant personnage, à la fois astronome, joueur d’échecs, lecteur de Nietzsche, que mon père, pas encore marié, avait reçu chez lui. Il a instruit mon père, lequel chantait L’Internationale en levant le poing, mais allait vite se définir comme un communiste libertaire, où le mot libertaire serait le plus important. Cette éducation par le baron l’a mis en contact avec des réalités différentes de celles d’un ouvrier qui aurait été simplement révolutionnaire, si bien qu’il n’a jamais été un fanatique. Mon père pensait univers, étoiles. Le baron l’avait même convaincu de l’importance d’être végétarien ! »

Entretien  publié dans Le Figaro à l’occasion de la sortie du livre : « L’oubli est la ruse du diable », Mémoires de Max Gallo, de l’Académie française. Edition XO.

Frédéric Stackelberg en Espagne

Marie-Ange et Hélène Jourdan ont traduit un article et une lettre  de Frédéric Stackelberg, très intéressants, parus dans une revue espagnole libertaire en 1931.

Il s’agit d’un article de Frédéric envoyé à la « Revista Blanca » de Barcelone (dirigée par Federico Urales, très célèbre à l’époque, père de Federica Montseny, anarchiste devenue ministre en 1936). La petite lettre qui l’introduit nous apprend de sacrés choses ! A savoir que :
-Frédéric était à Barcelone en 1873 lors de la proclamation de la Première République
-qu’il a vu en prison Tomàs Gonzalez Morago, figure quelque peu oubliée de l’histoire et que l’on considère pourtant comme le véritable introducteur des idées de Bakounine en Espagne ! Et ce, quinze jours avant sa mort !
Pour une affaire de faux billets, on dit que Morago avait été abandonné à son sort, et c’est ce qui apparait dans toutes ses biographies !
-qu’il était l’ami de Francisco Ferrer
-que l’anarchiste Most avait traduit son ouvrage « La femme et la révolution »… dès 1877 ! (à vérifier, car Most n’est parti aux Etats-Unis que plus tard).

C’est donc un élément biographique essentiel.
Frédéric y était certainement pour le Congrès de la Fédération Régionale des Travailleurs Espagnols, tenu en juillet.

Le site « Alacant Obrera« , qui travaille avec sérieux sur l’histoire du mouvement anarchiste espagnol, mentionne un séjour de Frédéric en Espagne… dès 1873 ! Il y aurait « collaboré avec Pi y Margall et Tomás González Morago (figure du premier fédéralisme pour le premier, figure de l’Internationale pour le second). A rapprocher du fait qu’après la Commune et les procès ultérieurs contre les sections de l’Internationale dans le sud, les membres actifs étaient partis en Espagne. Ceux de tendance révolutionnaire étaient peu nombreux, et aucun ou presque n’est resté révolutionnaire bien longtemps. Si Frédéric a bien connu les premiers internationalistes, qu’il soit resté proche des milieux révolutionnaires jusque dans les années 30 est pour le moins exceptionnel pour le cas de la France.

La Revista Blanca est une revue libertaire d’abord publiée à Madrid (1898-1905) puis à Barcelone (1923-1936) dont le titre est évidemment inspiré de La Revue Blanche française (1891-1903), avec l’ambition d’associer culture générale, élévation intellectuelle et militantisme politique.

Il a paru intéressant de traduire aussi la présentation car elle éclaire moins sur les positions idéologiques de Stackelberg (qu’il expose inlassablement lui-même !) que sur la manière dont elles sont vues par ses camarades anarchistes ou socialistes libertaires. Ceux-ci le rejettent du côté des communistes, pour les conceptions « structurelles » de la nouvelle société collectiviste qu’il appelle de ses vœux – avec le rôle de l’Etat au centre – tandis que les membres ou sympathisants du PCF, (comme Virgile Barel) s’écartent de lui parce qu’il refuse le stalinisme.

A tout prendre, et comme nous savons que Stackelberg a aussi publié dans des revues trotskistes françaises, on se demande jusqu’à quel point l’on pourrait le classifier comme tel…

Gustave Brocher et Frédéric Stackelberg

Dans le numéro précédent nous avons publié un beau texte du vétéran  Gustave Brocher, grand esprit et plume élégante, évoquant le savant suisse Auguste Forel qui venait de mourir, dont la vie a laissé un sillon de sagesse et d’humanisme sur la terre. Depuis ce jour, nous avons l’honneur de compter parmi les collaborateurs de La Revista Blanca le sage Gustave Brocher, bien connu dans le monde de la philosophie et de la science par ses œuvres, par sa vie et ses conceptions humanitaires.

Dans le présent numéro nous publions une lettre et quelques pages reçues de l’astronome français Frédéric Stackelberg qui avait déjà collaboré à La Revista Blanca dans sa première époque. Comme ami et comme savant, nous connaissons bien Frédéric Stackelberg ; comme politique et comme philosophe, nous le connaissons peu, car dans La Revista Blanca, il a presque toujours publié des articles de sa spécialité scientifique, l’astronomie, quoique tirant d’elle des conceptions sociales en vue d’améliorer la vie de l’homme. A présent, notre ami Stackelberg nous a envoyé quelques pages de caractère politique, et quoique les idées qu’il y expose ne soient pas absolument les nôtres, pour en être très proches et, de plus, par le sujet qu’il traite, nous avons cru qu’il était opportun d’honorer à nouveau ces colonnes de la plume d’un si illustre ami.

Vastes, humaines, libres sont les idées de notre ancien en même temps que nouveau collaborateur ; bien qu’elles n’aillent pas jusqu’à la liberté et à l’égalité où sont arrivés Kropotkine et Reclus. Celles de Stackelberg ne vont pas jusqu’à émanciper l’homme de la tutelle de l’Etat alors que nous, nous croyons, comme le croyaient nos maîtres, que tant qu’existera un Etat, il ne pourra y avoir de liberté et d’égalité.

Cela dit pour que nos lecteurs ne s’étonnent pas des concepts, quasi marxistes, de notre savant et vieil ami, que l’on peut, bien qu’idéalement il reste un peu en arrière par son humanisme et ses grands sentiments, considérer comme l’un des nôtres.

Nous publions d’abord la lettre qui accompagne le texte, lettre qui, comme le lecteur le comprendra, n’a pas été rédigée à fin de publication, mais que, néanmoins, nous insérons pour sa valeur en termes de moralité et de sincérité, en priant son auteur de nous excuser si, sans son consentement, nous offensons sa modestie et si nous livrons au lecteur un peu de son intimité.

           « Nice, 24 août 1931

                                                                                                         4, rue Bardon

              Cher camarade Urales,

Du haut de mes quatre-vingt ans, il m’est très doux de revivre par la pensée l’année 1873, où j’assistai, à Barcelone, à la naissance de la première république, au même moment où Inès, la meilleure de mes compagnes, morte, hélas ! il y a plus d’un demi-siècle, devint ma femme et où je fis la connaissance de Pi y Margall, le meilleur des républicains de cette époque.

Au cours du printemps de 1885, je revis, à Grenade et en prison, quinze jours avant sa mort, Tomás González Morago, qui fut le secrétaire de Pi y Margall en 1873.

Par la suite, en 1905, je parcourus l’Espagne avec mon ami Ferrer, assassiné par Alphonse XIII et Maura père, pour faire à Castellón de la Plana des études d’astronomie sur l’éclipse totale du soleil le 30 août. Ferrer et Anselmo Lorenzo traduisirent peu de temps après en espagnol ma brochure « La femme et la révolution » dont la première édition de 1877 parut en langue allemande à New York, grâce à Johann Most.

C’est en souvenir de ces événements que je m’octroie la liberté de vous envoyer ci-joint un article pour votre revue ou un périodique de votre choix. Vous êtes libres de le publier ou de le condamner à l’oubli.

Je vous serre cordialement la main, en formant des vœux pour la révolution espagnole.

Frédéric Stackelberg  »

Gardons-nous de l’individualisme et de l’opportunisme

Depuis que Karl Marx a fustigé, en les qualifiant de misère de la philosophie, les élucubrations surabondantes de Proudhon, qui a fait naufrage devant l’homme du 02 décembre 1851, l’anarchisme individualiste, cet égocentrisme supérieur, prépare, par sa haine systématique de la démocratie égalitaire, la voie du fascisme immonde, avec la complicité du socialisme opportuniste.

Son arrière-fond petit-bourgeois et spiritualiste, aux tendances aristocratiques, fait de lui l’ennemi des multitudes dites grégaires et de la femme, pour laquelle il ne voit d’autre issue que la prostitution dorée et avilissante ou la servitude dans le mariage.

Cette doctrine, avec ses deux phases, croit avoir découvert une nouvelle chimie, en s’élevant avec violence contre le Suffrage Universel, qu’elle confond, avec son habituelle mauvaise foi, avec le régime parlementaire, des parlements qui parlent pour mentir.

Le principe du Suffrage Universel, qui sous-entend  la participation égalitaire de tous les hommes et de toutes les femmes adultes dans l’administration et la gestion de la société, implique aussi bien, pour être efficace et réel, que cette souveraineté politique soit accompagnée de la souveraineté économique, qui assurera, par le moyen du travail des adultes, à tous les êtres humains une quote-part égalitaire sur le produit social.

La République, de forme égalitaire, ne sera pas véritablement égalitaire si elle n’est pas communiste. Cette évidence mise au clair situe l’anarchisme individualiste et le petit-bourgeois aux côtés de tous les ennemis du peuple et de la Révolution Sociale.

Ainsi il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que dans des périodiques communistes libertaires comme « El Luchador » [Le Combattant], de Barcelone,  soit constamment répétée la question : « Que faire ? »

« Que faire ? »

Rien de plus simple, rien de plus clair : marcher imperturbablement, avec le vent de la Révolution en poupe, vers nos buts, sur tous les terrains et par tous les moyens qui s’offrent.

S’exprimer au sein des Cortes ou en les influençant par l’action directe, afin qu’elles écartent la création d’un Sénat ou d’une Chambre dite Haute.

Afin qu’elles se prononcent pour l’égalité politique, économique et sociale de l’homme et de la femme.

Pour la séparation radicale de l’Eglise et de l’Etat.

Pour l’école unique et la laïcisation complète et franchement antireligieuse.

Pour la proclamation de la majorité à l’âge de dix-huit ans pour les deux sexes.

Pour la liberté du mariage et du divorce.

Et, surtout et avant tout, pour l’abolition de l’armée permanente, de tout militarisme, afin de rendre impossibles les pronunciamientos.

Pour faire coïncider ces revendications avec une agitation intense, vigoureuse et constante pour la confiscation des biens de l’Eglise.

Pour l’expropriation et la socialisation des usines, bureaux, ateliers, chantiers, en un mot, de tous les instruments de la production.

Eviter tout partage de la terre. La terre expropriée doit être convertie, comme en Russie soviétique, en propriété collective. Telle est la seule et unique voie qui conduit à la suppression du salariat, à la société sans Dieu ni maîtres.

Frédéric Stackelberg

Traduction de M.-A. avec l’aide d’Hélène, relue et corrigée par Andrea C.

Un grand merci à Pierre S. pour nous avoir envoyé ces pages de La Revista Blanca que ses recherches ont permis d’exhumer.

 

Frédéric Stackelberg aux côtés des révolutionnaires espagnols

Le site « Alacant Obrera« , qui travaille avec sérieux sur l’histoire du mouvement anarchiste espagnol, mentionne un séjour de Frédéric en Espagne… dès 1873 ! (voir note de bas de page n°21). Il y aurait « collaboré avec Pi y Margall et Tomás González Morago (figure du premier fédéralisme pour le premier, figure de l’Internationale pour le second). A rapprocher du fait qu’après la Commune et les procès ultérieurs contre les sections de l’Internationale dans le sud, les membres actifs étaient partis en Espagne. Ceux de tendance révolutionnaire étaient peu nombreux, et aucun ou presque n’est resté révolutionnaire bien longtemps. Si Frédéric a bien connu les premiers internationalistes, qu’il soit resté proche des milieux révolutionnaires jusque dans les années 30 est pour le moins exceptionnel pour le cas de la France.

Procès des 21

Traduction des notes de la biographie de German Lopatine de Pyotr Lavrovich Lavrov édité à Genève en 1888 par Anna Savossiouk

L’acte de l’accusation

L’affaire concerne les personnes suivantes :

1) Le noble German Alexandrovitch Lopatine, 41 ans

2) La noble Neonila Mikhaïlovna Salova, 26 ans

3) Le noble Vassili Ivanovitch Soukhomline, 25 ans

4) La bourgeoise Henriette Dobrouskina, 23 ans

5) Le noble Serguei Andreïevitch Ivanov, 28 ans

6) L’étudiant de l’Université de Saint-Pétersbourg Piotr Filipovitch Yakubovich, 25 ans

7) Le fils du prêtre Nikolaï Petrovitch Starodvorsky, 22 ans

8) Le noble Vassily Petrovitch Konachevich, 26 ans

9) Le bourgeois Piotr Andreïevitch Elko, 25 ans

10) Le bourgeois Piotr Leontiev Antonov, 27 ans

11) Le bourgeois Vassily Ivanovitch Volny, 29 ans

12) Le bourgeois Serguei Evguenievitch Kouzine, 21 ans

13) Le bourgeois Vassili Vladislavovitch Livandine, 20 ans

14) Le noble Ivan Ivanovitch Geyer, 25 ans

15) Le noble Vassili Ivanovitch Kirsanov, 20 ans

16) Le bourgeois Yakov Grigorievitch Frankle, 23 ans

17) Le fils de l’officier Léon Petrovitch Eschine, 29 ans

18) Le paysan Andrei Grigorievitch Belauoussov, 29 ans

19) Le paysan Semen Grigorievitch Belauoussov, 29 ans

20) Le paysan Makar Pavlovitch Popov, 23 ans

21) Le bourgeois Prohor Lebedenko, 25 ans

Les personnes citées plus haut seront jugées par le Tribunal militaire conformément à l’art 17, car les accusations relèvent des questions de la sécurité de l’état et du maintien de l’ordre public. Tous les prévenus sont accusés de l’appartenance à un groupe secret qui s’est donné la dénomination du Parti socialiste révolutionnaire russe Narodnaïa Volia[1]  ayant pour objectif de renverser du pouvoir du gouvernement existant.

Les prévenus : Lopatine, Salova et Soukhomline sont accusés en 1884 d’avoir été les dirigeants du Parti et d’avoir créé « Le Centre de l’Organisation Révolutionnaire » ou la « Délégation du Comité Exécutif ». Piotr Yakubovich est accusé d’avoir créé le « Parti des Jeunes » incluant dans son programme le terrorisme agricole et industriel, ainsi que d’avoir organisé « L’Union de la Jeunesse du Parti la Narodnaïa Volia » qui aurait dû servir de base pour développer le « Parti des Jeunes ». Au service de leur objectif commun, en plus des accusations citées ci-dessus, ces personnes sont accusées des faits suivants :

1) Starodvorsky et Konachevich du meurtre prémédité sur l’Inspecteur de la Police Secrète – Soudeïkine, ayant eu lieu le 16 décembre 1883, ainsi que de plusieurs blessures volontaires sur l’accompagnateur de Soudeïkine – le fonctionnaire de la Police Soudovskoï. De plus Starodvorsky est accusé de l’agression armée survenu au mois d’août de la même année sur le surveillant de Police lors du transfert du prisonnier Volyansky de la ville de Bar[2] à la ville de Moguilev[3]. La vie du surveillant a été fortement menacée et le prisonnier a pu prendre fuite. 

2) Lopatine est accusé de : a) La participation aux réunions préalables au meurtre de Soudeïkine b) du transport et de la détention à Saint-Pétersbourg des deux engins explosifs destinés à des actes criminels.

3) Ce dernier Lopatine, Salova et Yakubovich sont accusés de l’organisation d’une imprimerie secrète à Dorpat[4]. Dans cette imprimerie a été édité le n°10 de la Narodnaïa Volia.

4) S. Ivanov, Antonov et Volny sont accusés de la double agression à la Poste près de Kharkov avec l’objectif de cambrioler l’établissement. Les faits se sont déroulés le 17 et le 24 octobre 1883. Bien qu’Ivanov n’a pas participé en personne à l’attaque.

5) Elko est accusé d’avoir participé à une de ces agressions citée plus-haut près de Kharkov le 24 octobre 1883

6) Elko, S. Ivanov et Antonov sont accusés de : a) du meurtre prémédité sur le paysan O. Chkryaba près de Kharkov, le 8 janvier 1884. b) de l’organisation à Rostov sur le Don d’une imprimerie secrète où a été éditée une autre version de ce même N°10 de la Narodnaïa Volia

7) Antonov, Kouzine et Livandine sont accusés de l’agression armée à la Poste le 17 novembre 1884 à Voronej. Lors de cette attaque Antonov a tué le facteur Manouilov

8) S. Ivanov, Geyer, Kirsanov, A. et S. Belauoussov, Eschine et Frankle sont accusés de la fabrication des engins explosifs à Lougansk destinés à des fins criminelles

9) Dobrouskina est accusée de la détention de ces engins explosifs de son plein gré et en tout état de conscience, ainsi que de l’organisation de l’imprimerie de Rostov citée plus haut.

10) Popov et Lebedenko sont accusés du stockage de matériel de l’imprimerie de leur plein gré et en tout état de conscience

11)  Lopatine, Salova, S. Ivanov, Yakubovich, Dobrouskina, Starodvorsky, Konachevich, Elko et Antonov sont accusés de la fabrication et de l’usage de faux documents administratifs

Les crimes cités ci-dessus sont définis par les articles suivants : 310, 975, 977, 987, 1453, deuxième paragraphe de l’art 1459, 1630, 1632, 1634 et 249. Les preuves suivantes ont pu être identifiées lors de l’instruction judiciaire :

Lors de la perquisition en mars 1884 à Saint-Pétersbourg et Kiev, deux imprimeries secrètes de la Narodnaïa Volia ont été découvertes. Celle de Saint-Pétersbourg se trouvant dans l’appartement de la disparue Sophia Sladkova, quant à l’imprimerie de Kiev, l’appartement appartiendrait à Mikhaïl et Prohor Chebaline arrêtés le jour de la perquisition et suspectés d’être impliqués dans l’affaire. 

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En comparant la note ministérielle parue dans le N° 127 du Courrier Officiel du 17 juin 1887 et l’acte d’accusation formulé par le Procureur et cité ci-dessus, on remarque que la note reprend l’intégralité du contenu de l’acte d’accusation, alors qu’au cours de l’audition, il a été prouvé que celui-ci fut écrit tendancieusement et à plusieurs reprises, des faits mensongers ont pu être démontés. De ce fait, on peut en déduire que les discours des avocats et des accusés n’ont pas été pris en considération et que les décisions pénales ont été prises eu égard à l’acte de l’accusation.

Par exemple, Soukhomline a réussi à prouver qu’il ne faisait pas partie du Comité Exécutif et que Kotliarovsky a donné son nom rien que par vanité et intérêt ; Yakubovich a réussi à prouver qu’il ne faisait pas de la propagande pour le terrorisme agricole et industriel, ainsi qu’il n’avait rien à voir avec l’organisation de l’imprimerie de Dorpat, même le Procureur a écarté cette dernière accusation ainsi que l’hypothèse que Yakubovich aurait des liens avec des révolutionnaires étrangers. Au sujet des attaques à la Poste près de Kharkov, même dans l’acte d’accusation figure qu’un seul fait est prouvé sans contestation : l’agression commise par Antonov et Volny pour des raisons politiques, alors que la seconde agression a été commise par des personnes inconnues, peut-être dans le but d’un simple cambriolage. Ensuite, on ne retrouve aucune preuve de la fabrication des faux documents etc. etc. Pourtant dans la note ministérielle on retrouve exactement le même contenu que dans l’acte de l’accusation préalable au jugement ce qui prouve que le Procès qui s’est tenu n’était qu’une formalité pourvu de sens pour le Tribunal et que la défense n’avait aucune utilité.

Compte-rendu du procès

Le 26 mai 1887 a eu lieu la première audience du procès appelé « Le Procès des 21 ».

Ce jour-là, vers 10h00 dans l’enceinte du tribunal qui se trouve à proximité de la maison d’arrêt, les prévenus sont introduits un par un. En tout, 21 personnes sont installées sur les places que nous leurs avions préalablement attribuées pour tout le long du procès.

Malgré les difficultés d’installation des prévenus qui se déroule dans un grand empressement et malgré les efforts des gendarmes pour maintenir l’ordre et ainsi empêcher une quelconque manifestation d’émotion qui pourrait avoir lieu entre les accusés, la tension est palpable. En effet, on peut ressentir leur joie de se revoir, au mépris des circonstances et les trois années passées en isolement carcéral. Finalement, grâce aux efforts communs des gendarmes, l’ordre est rétabli. 

Sur les bancs les accusés sont assis de la manière suivante : en haut : Lopatine (près du bureau du juge), Kirsanov, Popov, Yakubovich, Starodvorsky, A. Belauoussov, Frankle, Kouzine, Livandine, Geyer ; sur le deuxième banc : Ivanov, Dobrouskina, Lebedenko, S. Belauoussov, Eschine et Elko. Sur le banc du bas sont installés les avocats de la défense.

Le Président de la juridiction Tsemirov ouvre l’audience en invitant les accusés chacun à leur tour à se lever en présentant leur prénom, nom, âge. Après avoir interrogé de cette façon Lopatine et Kirsanov, le juge décide d’abréger et demande aux accusés d’annoncer uniquement leurs noms de famille. Ensuite, on invite à la barre les témoins pour prêter serment. Après cela, ils quittent la salle, ils seront ultérieurement convoqués pour être entendus sur cette affaire juridique.

Lopatine déclare avoir été fouillé avant de rentrer dans la salle d’audience et que son papier et son crayon lui ont été confisqués.

–        Président : Oui, je sais… c’est la procédure qui le veut.

–        Lopatine : Mais j’en ai besoin pour préparer ma défense.

–        Président : Pour cela vous avez les avocats de la défense.

–        Lopatine : Mon affaire personnelle n’a rien à voir avec l’affaire des avocats de la défense.

–        Président : Asseyez-vous !

–        Lopatine : Dans ce cas, la défense n’existe pas !

Commence alors la lecture de l’acte d’accusation et le Président de la juridiction s’interrompt quasiment chaque minute en s’adressant aux accusés : « Je vous prie de ne pas parler entre vous », « Silence, les accusés ! », « Je vais demander à ce qu’on vous fasse sortir de la salle ». Pourtant, les accusés se tiennent correctement et parlent tout doucement entre eux, ce qui ne peut en aucun cas empêcher la lecture de l’acte d’accusation, mais il suffit que l’un d’entre eux fasse un mouvement ou bouge à peine les lèvres, pour que le Président, les surveillants d’un œil très vigilant, se mettent alors immédiatement à crier que la lecture de l’acte d’accusation lui est impossible avec ces bruits.

L’aspect physique de certains accusés est vraiment choquant, leurs visages sont exténués et la couleur jaunâtre de leurs peaux peut faire penser qu’ils viennent tout juste de se relever après une longue et lourde maladie. Cet épuisement se lit surtout sur les visages de Kirsanov, Konachevich, Geyer et Livandine. Le regard complètement abruti de Kirsanov, son teint terreux et sa voix faible confirment les doutes sur les conditions terribles de son isolement carcéral ; selon les médecins pénitentiaires il est en phase terminale d’une forme foudroyante de tuberculose pulmonaire. Quant à Livandine, il a tellement souffert du scorbut qu’à force d’avoir des crampes aux jambes, il est obligé de se déplacer à l’aide de béquilles.

Certains accusés, au contraire, ont bonne mine. Lopatine, Yakubovich, Starodvorsky et Antonov regardent vaillamment. Starodvorsky se tient avec un sang-froid remarquable. Il a d’ailleurs refusé de prendre un avocat. Néanmoins, le scorbut a fait des ravages même sur ce grand gaillard : il parle avec une voix éraillée suite à une microphonie attrapée à cause de l’humidité de la forteresse Pierre-et-Paul et doit porter des conserves[5] car sa vue a baissé. Les plus enjoués semblent être Antonov et Konachevich : ils sourient et parlent avec agitation, même s’ils comprennent que si quelqu’un sera pendu à l’issue du procès, ils seront parmi les premiers. Konachevich est très épuisé physiquement, il a été arrêté en janvier 1884 et durant son incarcération, il n’a pas pu avoir ni de l’argent, ni de visites. A côté des bancs des accusés, à part les soldats qui tiennent leurs épées à lames nues, on observe un certain nombre de gendarmes qui sont là pour surveiller les accusés afin qu’ils ne parlent pas entre eux.

Le premier jour, il y a trois coupures.

La lecture de l’acte d’accusation se termine à 20h00. Ce jour et comme les jours suivants, dans le public il y a seulement deux personnes : un homme et une femme, sûrement la famille proche d’un des accusés. Ainsi, ils représentent tout le public du procès, puisque nous ne pouvons pas considérer comme tel les quelques personnes en uniforme de colonel ou de général, car ils assistent à toute cette comédie seulement par obligation de service.

Le jour suivant on entame l’examen des témoignages des accusés qui se déroule individuellement, en l’absence de leurs camarades. La plupart des déclarations ressemblent à celles données par les accusés lors de l’information judiciaire. Parmi elles on retiendra seulement les plus marquantes dans le bon ou le mauvais sens.

Dobrouskina et Salova ont refusé de témoigner et de dire quoique ce soit en l’absence des autres. A cause de son bégaiement, les chefs d’accusation ont autorisé Ivanov à constituer son témoignage par écrit. Avec Soukhomline il y a eu un malentendu : on lui a demandé s’il se reconnaissait en tant que membre d’un groupement révolutionnaire – une simple question que le Président de la juridiction pose à tous les accusés, mais curieusement, sa réponse négative fut interprétée comme un refus de collaborer avec la justice et il a été immédiatement sorti de la salle d’audience. De nombreux accusés ont également nié totalement ou en partie leur appartenance à ce mouvement politique. Seulement certains parmi eux comme Starodvorsky et Konachevich chez qui les preuves juridiques étaient irréfutables ont reconnu être membres du parti.

Piotr Elko dans son témoignage apparaît comme un véritable traître crapuleux. Pourtant, auparavant il fut considéré comme une personne de confiance, ce qui lui a permis d’avoir une place importante au sein du parti et de connaître un grand nombre de personnes. Au cours de l’information judiciaire il n’a pas hésité à les calomnier pour pouvoir racheter sa liberté et le pardon de l’État. Il est parvenu à ses fins, puisque le Département de la Police d’État l’a embauché et l’a forcé à témoigner en tant que partie accusatrice pour noircir et diaboliser les portraits de ses anciens camarades.  Après avoir balancé un tas de personnes en les chargeant de tous les torts possibles et après avoir exprimé son plus profond regret pour « ses anciennes activités criminelles », il a terminé son scandaleux discours en niant l’existence d’un quelconque parti « Narodnaïa Volia » ou « Comité exécutif ».  Ces critiques et ces diffamations concernaient autant les personnalités que leurs actions, exprimées sans honte et sans gênes puisque ses camardes n’étaient pas là pour démentir ses propos. Visiblement, même les juges ont ressenti un dégoût pour lui et ont arrêté son interrogatoire.

Au cours de l’audition c’est Starodvorsky qui a eu le comportement le plus digne et le plus respectable. Ayant conscience de son inévitable peine de mort, il a gardé son calme, son dynamisme et même sa bonne humeur jusqu’à la fin. Au cours de son interrogatoire et de ses confrontations, en refusant d’être défendu et en s’oubliant complètement, et il se levait en essayant de blanchir ses compagnons soit en complétant leurs confuses déclarations, de façon à ce qu’elles soient d’avantage favorables à l’accusé, soit carrément en prenant la faute sur lui. Quand le Président de la juridiction lui demande s’il est coupable du meurtre de Soudeïkine, il répond qu’il est coupable non pas du meurtre mais de l’exécution qu’il a commise sur ordre du « Comité Exécutif ». Après ses déclarations on le sort de la salle.

Une grande partie de la journée suivante est également consacrée aux interrogatoires individuels. En début de soirée tous les accusés sont introduits dans la salle et le Président peut enfin présenter les comptes-rendus des interrogatoires.

Le jour suivant est dédié aux auditions des témoins. Ils sont invités à la barre où ils prêtent serment. Est-il nécessaire d’évoquer cet intolérable discours qu’a eu le prêtre envers les témoins ? A titre d’exemple, voici un extrait : « A cet instant précis vous devez oublier vos parents, vos frères et sœurs et vous devez dire ce que vous savez sans rien cacher ! Avant tout ayez à l’esprit que vous êtes des servants fidèles de l’Empereur. Souvenez-vous que si vous dites un mensonge vous seriez punis par le Tsar».

Étonnamment, seulement 4 témoins sont interrogés. Le Docteur Tchetchiott déclare que peu après son arrestation, l’accusé Sergueï Ivanov présenta les symptômes de troubles psychiatriques ; persuadé d’avoir la nourriture empoisonnée et d’être hypnotisé pour qu’à son insu les agents de l’État puissent lui soustraire des informations, il s’obstinait à dire qu’il n’est pas seul dans sa cellule. En conséquence, il a énormément maigri, perdu le sommeil et l’appétit et devenu très craintif et peureux. En revanche, par la suite, quand le commissaire de la forteresse Pierre-et-Paul l’autorisa de faire de plus longues promenades et de faire quelques exercices physiques, son état de santé s’est nettement amélioré. A la question de l’avocat d’Ivanov, si l’expert considère que ses maux proviennent des conditions de sa longue incarcération, Docteur Tchetchiott répond par la négative. Cela veut dire que l’origine de son état psychique provient d’ailleurs ; les causes de son déséquilibre sont donc inconnues.

Ensuite, on auditionne un autre témoin, le balayeur Demidov qui à l’époque travaillait sur le boulevard Sadovoy, où en octobre 1883 vivait la sage-femme Tatiana Goloubeva et le gentilhomme Mihail Adamovich Savitsky. Ce témoin est ce genre d’individu que le gouvernement russe possède en abondance pour faire appel à eux quand le besoin se présente. C’est une personne extrêmement pétulante et désinvolte et comme on dit, n’a pas la langue dans sa poche, mais au même temps c’est quelqu’un qui essaie de se faire petit et aime rappeler son statut social – un simple moujik, une personne ignare et illettrée. Ses déclarations calomnieuses sont la manifestation de sa personnalité corrompue et lâche. On sent qu’il a cédé face aux menaces et à l’argent et qu’il a donné des fausses déclarations contre les personnes qui lui sont totalement inconnues. A la question du Président, s’il reconnaît parmi les accusés les personnes ayant visité l’appartement de Goloubeva, sans aucune hésitation il désigne : « Ce Monsieur sur le côté est venu (Lopatine) », « Celui-là avec les lunettes bleus (Mihail Adamovich Savitsky – Starodvorsky) et le brun-là (Konachevich), eux, ils venaient souvent ». Il est évident que les places des personnes contre qui il devait témoigner lui ont été indiquées. Cela explique le fait que le juge surveille avec autant d’ardeur que Lopatine soit toujours assis devant et qu’en général tous les accusés gardent leurs places. Cela justifie également l’agissement de l’accusé, qui sans hésiter un instant et littéralement sans jeter un coup d’œil sur les accusés désigne immédiatement Lopatine, alors qu’il a pu le rencontrer qu’une seule fois en 1883 et ce, tard dans la soirée. Le mensonge de son témoignage est flagrant puisque selon ses propres dires, l’immeuble comporte cinq étages ; donc on peut deviner le flux incessant des personnes qui entrent et qui sortent de l’immeuble. On peut en déduire que même un espion le plus ingénieux qu’il soit, n’aurait pas pu reconnaître une personne qui s’est rendue sur place une seule fois. Le Président de la juridiction, les avocats et les accusés interrogent tous le balayeur au sujet de Lopatine, Starodvorsky et Konachevich. Souvent, il s’emmêle et on pourrait croire l’espace de quelques secondes que ça y est, il est déboussolé, son mensonge est détecté, alors il abdique et se justifie : « Cela fait déjà 4 ans … Vous-savez, je suis un homme peu instruit, comment pourrais-je compter sur ma mémoire ?». Néanmoins, quand on revient à la question s’il est certain d’avoir vu Lopatine, il regagne sa confiance et répond avec conviction en insistant qu’il s’agit bien de lui. A ce-moment-là, Starodvorsky signale que Lopatine ressemble beaucoup à un certain Rossi et qu’il est possible que le balayeur ait confondu ces deux visages. A la suite de cette déclaration, on est contraint d’emmener Demidov dans une pièce isolée et d’envoyer quelqu’un au Département de la Police pour trouver une photographie de Rossi. Enfin, on apporte son image. Lopatine nie une quelconque ressemblance, alors qu’Elko et Konachevich la reconnaissent. Appelé à nouveau à la barre, Demidov en regardant les portraits de Rossi et de Lopatine, désigne sur ce dernier, tout en parlant entre ses dents d’un certain Monsieur avec une barbe blonde. Le Président de la juridiction termine l’audition de ce témoin.

La déposition détaillée de Stepan Rossi a été lue avant les auditions des témoins.  Dans sa déclaration, il évoque vaguement son propre rôle dans le meurtre de Soudeïkine et affirme de manière catégorique qu’au départ pour cette affaire ont été choisis Mihail Chebenine et deux marins (noms inconnus), et que c’est seulement peu avant le meurtre qu’on les a remplacés par Starodvorsky et Konachevich. Quant à Lopatine, il aurait participé, selon Rossi, aux réunions préalables au meurtre et c’est dans cet objectif qu’il a dû se rendre dans l’appartement de Goloubeva.

Après cette lecture, commencent les objections des accusés. En premier se lève Konachevich. Il déclare avec indignation que c’est bien Rossi qui a fait venir Konachevich de Kiev pour accomplir cet homicide. De son côté, Starodvorsky affirme que c’est Rossi et absolument pas Lopatine qui se rendait aux réunions consacrées au projet de meurtre de Soudeïkine. Lopatine rajoute qu’après l’exécution de Soudeïkine, Rossi préméditait un autre meurtre, proposant qu’il soit opéré par une jeune femme, presque une enfant, et que c’est grâce à Lopatine que ce crime sanglant a pu être évité. Ensuite, Lopatine exige une confrontation avec Rossi, mais sa requête reste sans réponse. Le juge ne s’exprime même pas pourquoi Rossi n’est pas entendu ni en tant qu’accusé, ni en tant que témoin[6].

L’avocat de Lopatine, Maître Outine, démontre le fait que dans « la lettre aux camarades » le document-indice de l’affaire, on apprend que l’entrevue lors de laquelle ils décident de tuer Soudeïkine a eu lieu le 17-19 octobre 1883, alors qu’à ce moment-là Lopatine se trouvait encore à Londres. Lopatine explique le caractère de ses dépenses de l’automne 1883 découverts dans son carnet : selon lui, ses dépenses sont tout à fait légitimes, car à partir de mars 1884, c’est à dire la période qui correspond à son deuxième retour de l’étranger (quand commence son activité révolutionnaire), on rencontre à tous les coups des dépenses douteuses et parfois à l’échelle révolutionnaire.

Après une interruption on étudie les déclarations d’Ivanov concernant Lopatine, Soukhomline et Salova en tant que membres de la Commission Administrative.  Au cours de cette lecture on apprend qu’Ivanov n’a jamais déclaré les faits comme ils sont notés dans l’acte de l’accusation. En effet, il a juste affirmé qu’au printemps 1884 il s’est rendu à Saint-Pétersbourg pour rencontrer les personnes citées plus haut ; et puisque dans le dossier figure qu’à ce moment à Saint-Pétersbourg se trouvait la délégation du Comité Exécutif et que l’accusé Elko a déclaré que Lopatine, Salova et Soukhomline étaient membres de la Commission Administrative, alors le Procureur (Kotliarevsky) en comparant ses faits s’est senti en droit de formuler les déclarations d’Ivanov à sa façon.

Les accusés Ivanov, Lopatine et Soukhomline, ainsi que leurs avocats, contestent cette libre interprétation des déclarations des témoins. Le Président de la juridiction invite Elko à s’expliquer sur ce sujet. Elko se lève (il est assis sur le bord du banc le plus haut placé et toujours introduit dans la salle d’audience en dernier) ; le regard du traître est à la fois arrogant et insolent ; chaque mot qu’il prononce est bien articulé. Quant à sa déclaration, elle est presque identique à la précédente : pleine de mensonges, de calomnies, de saletés et d’insultes envers les activistes révolutionnaires. Cependant, son discours provoque chez les accusés des rires éclatants et pas du tout de l’indignation. Le Président demande à Elko de ne pas esquiver les questions et d’y répondre directement, mais comme auparavant, le traître continue son discours révoltant.

Enfin le Président de la juridiction l’interrompt en disant : « Vous exprimerez tout cela dans votre dernière déclaration. Maintenant, on veut juste savoir comment avez-vous appris que Lopatine, Salova et Soukhomline faisaient partie de la Commission Exécutive.

Elko : C’est Abraham Bach qui me l’a dit.

Quand le Président demande à Lopatine d’expliquer ses propos, Lopatine répond qu’il ne souhaite pas s’exprimer, par crainte d’entendre les grossièretés d’Elko, car personne ne pourra le défendre de ses injures.

Le jour suivant, on présente à Lopatine deux objets en métal de forme cylindrique qui ont été confisqués lors de son arrestation. Au cours de l’instruction, il s’est avéré qu’il s’agissait d’explosifs avec de la dynamite. Lopatine, Kirsanov et tous ses camarades de Lougansk ont reconnu que ces explosifs ont été fabriqués par Kirsanov et que c’est Lopatine qui devait les cacher. Frenkle déclare qu’il les voit pour la première fois de sa vie. Ensuite, on invite un expert, le Général Fiodorov, réputé par son expérience de désamorçage d’explosifs trouvés au cours des perquisitions. Après avoir expliqué le mécanisme des bouteilles avec de la dynamite, il démontre que le présent dispositif n’est pas du tout pratique. L’engin est fabriqué de la manière suivante : au milieu du barillet se situe un tube en verre rempli d’acide sulfurique. En tombant, ce tube devait se briser, l’acide se renverser sur du pyroxiline imbibé par du chlorate de potassium et du sucre. La haute température développée par ce processus devait conduire à l’explosion de la dynamite. Selon l’expert, les bombes retrouvées chez Lopatine sont totalement dépourvues de sens pratique, car les bases des objets métalliques sur lesquels se greffent les tubes sont remplis par le sable qui représente un corps relativement léger. Par conséquent, en tombant, la bombe aurait pu atterrir sur sa base, comme sur le côté et donc le tube en verre aurait tout à fait pu rester intact. Il serait bien plus pratique de remplir la bombe avec de l’argile qui est bien plus lourde que le sable. Le deuxième point sensible de l’engin provient du choix d’utiliser l’acide sulfurique plutôt qu’une autre substance chimique. On sait qu’en mettant trop d’acide sulfurique, cette substance chimique pourrait développer une telle hausse de température que la dynamite puisse finir par brûler au lieu d’exploser. D’ailleurs, c’est bien ce qui s’est passé lors de leur essai à Lougansk. A la question du Procureur, quelle est la différence de ce présent dispositif par rapport à la bombe de Kibalchich (1er mars 1881), Fiodorov explique que la bombe du 1er mars était beaucoup plus puissante et par conséquent, son champ d’action était bien plus large. Néanmoins, les bombes de Kirsanov peuvent être considérées comme mortellement dangereuses, mais à distance réduite, sans prendre en compte les débris de l’explosif qui peuvent être propulsés relativement loin. A la question d’un des avocats, si ce dispositif relève d’un travail de dilettante, l’expert répond évasivement, puisque selon lui la bombe reste fonctionnelle. Ensuite, on montre à Lopatine d’autres pièces à conviction, mais à chaque question il répond avec beaucoup de tact, d’intelligence et de prudence, afin qu’aucun de ses mots ni de ses gestes ne soient interprétés ni contre lui, ni contre ses camarades.

Ensuite, le juge commence la lecture des 11 papiers manuscrits confisqués lors de l’arrestation de Lopatine. Ces manuscrits comportent un tas de noms et d’adresses de personnes qui sont soit victimes (n’est pas explicité de quoi dans le texte), soit décédées. Dans la salle d’audience, cette lecture suscite une réaction bouleversante. Quand le Président de la juridiction propose à Lopatine de s’expliquer à ce sujet. Celui-ci se lève, et avec beaucoup d’émotions s’adresse non pas aux juges, mais à ses camarades. Malheureusement, nous ne pourrons pas retranscrire la totalité de son discours, car il n’a pas été enregistré sténographiquement. Voici le texte approximatif de son discours : « Me trouvant à l’apogée de ma vie professionnelle, j’estime que mon devoir moral m’oblige à demander pardon à mes camarades ici présents, en premier lieu à Dabrouskina, mais aussi à tous les membres du parti révolutionnaire, à qui j’ai causé du tort par mon imprudence. Ce malheur pèse tellement lourd sur mon âme, que je préfèrerais 10 fois mourir plutôt que d’être responsable malgré moi du malheur de tant de gens. Je dis « malgré moi », car ce qui s’est passé, s’est passé non seulement contre ma volonté, mais aussi contre toute attente. J’espère que personne n’a pu me soupçonner de lâcheté, moi vieux vétéran de la Révolution russe, qui s’est retrouvé plusieurs fois face à la mort et par conséquent ne la craignant pas. En effet, j’avais en ma possession un tas d’affaires et d’adresses qu’aucune mémoire ne serait capable de contenir, j’étais donc obligé de les noter. On pourrait m’accuser du fait que ces notes soient retrouvées chez moi sans aucun codage. Une telle accusation pourrait venir uniquement d’une personne ignorante du système de codage, car quelqu’un qui s’y connait comprendrait qu’en chiffrant un tel nombre de noms et d’adresses, c’est moi qui serais incommodé en premier, puisque je représentais en quelque sorte un bureau de renseignements qui quotidiennement appelaient les gens et souvent pour avoir des réponses immédiates ». Le Président essaie d’interrompre Lopatine, mais celui-ci parle avec tant de passion, que le Président n’ose pas insister et le laisse continuer. – « Je vous demande par pitié de me laisser m’exprimer », dit-il avec les larmes dans la voix, « Je vais raconter les faits tels qu’ils se sont déroulés, sans cacher ma culpabilité, pour que mes camarades jugent par eux-mêmes si mon comportement était hasardeux ou pas. Pour éviter la tragédie j’ai fait tout ce que pourrait faire un homme honnête et physiquement en forme. En effet, j’ai compté sur ma force et mon agilité et pour ma part il ne s’agissait pas d’orgueil, puisqu’auparavant j’avais déjà réussi à détruire des lettres importantes pendant l’arrestation. Toutes mes archives se trouvaient dans mon appartement, mais ces adresses-là je les avais toujours sur moi, dans ma poche et la nuit je les mettais sur une chaise, près de mon lit. Malheureusement, les nouvelles méthodes d’arrestation m’étaient méconnues – je fus attrapé en pleine journée sur le pont Kazansky, attrapé soudainement, par l’arrière, les deux bras en même temps ; on m’a rapidement pris sous les côtes, je n’ai pas eu le temps de réaliser quoi que ce soit. Ensuite, j’ai voulu appeler au secours, pour susciter de l’agitation autour de moi et ainsi profiter d’un instant pour avaler ce papier. Effectivement, j’ai réussi à me libérer quelques secondes, mais par la suite plusieurs personnes se sont jetées sur moi presqu’en me cassant la colonne vertébrale. Non, Messieurs les Juges, je ne dis pas ça pour vous attendrir …A la guerre, comme à la guerre, je le conçois parfaitement et je ne prétends à rien. Quand on m’a installé près du voiturin et lorsque l’on a démarré, avec un geste brusque, je l’ai poussé et je me suis jeté sur un autre, mais de nouveau je fus attrapé et conquis. Enfin, une fois arrivés à la gendarmerie, j’ai réussi à me libérer une fois de plus, j’ai sorti les notes et les ai mises dans ma bouche, mais à ce moment-là on m’a attrapé par la gorge et serré tellement fort que j’ai perdu connaissance. Quels étaient mes sentiments, mon état quand je me suis réveillé en prison – c’est impossible à décrire. Je suis…un homme fort et courageux qui s’est déjà retrouvé plusieurs fois dans des situations d’extrême danger. Cependant, durant huit mois, j’ai tremblé comme un malade et encore maintenant je ne trouve pas assez de courage pour regarder en face mes camarades… » A la fin de ce discours Lopatine perd ses moyens, son anxiété devient tellement importante qu’il tombe sur le banc et éclate en sanglots. Le Président de la juridiction et le Procureur tentent d’exiger la suite, mais à ce moment-là Soukhomline fait une crise d’hystérie et les autres accusés ont les larmes aux yeux et les gorges nouées. Gêné par la scène, le Président annonce une interruption et ordonne de raccompagner les accusés dans leurs cellules.

Après une interruption d’un quart d’heure, on procède à la lecture de plusieurs lettres et de documents à caractère révolutionnaire confisqués lors de la perquisition chez Lopatine. Une attention particulière suscite la lettre de L. A. Tikhomirov, dans laquelle ce dernier déclare que les Comités Révolutionnaires étrangers sont une terrible faute et il demande de ne pas le considérer comme un dirigeant de quelconque Parti Révolutionnaire russe. Il conseille de rester prudent et ne pas se précipiter dans la création d’un large mouvement de coalition des Organisations, en considérant que dans les circonstances du moment ces actions ne sont pas envisageables. « Vaut mieux une petite structure, mais forte et fiable ». Ensuite, on montre à Lopatine une pile d’exemplaires du numéro 10 du journal « La Narodnaïa Volia », en présentant deux éditions, celle de Dorpat et celle de Rostov. On demande à l’accusé d’expliquer pourquoi il insistait tant sur la destruction de l’édition de Rostov dans lequel figure l’avis de décès d’Yakov Berdichevsky. Pour répondre à cela, Lopatine commence un long monologue exprimant l’opinion du Comité Exécutif, ainsi que le sien sur le cambriolage de la poste. Le Comité Exécutif reconnait s’être saisi des biens de l’État, mais la poste étant une entité qui appartient au peuple et pas à l’État, car ses intérêts servent aux personnes privées et neutres. Il rappelle que mêmes dans les guerres les plus terribles et impitoyables on respecte toujours la neutralité des personnes extérieures au conflit. Le facteur est un serviteur de la société et sa personne est intouchable. Après cette explication, Lopatine raconte l’histoire de ses plusieurs différends avec les personnes qui sont à l’origine des cambriolages des bureaux de Poste à Saint-Pétersbourg et à Kharkov. En réponse à l’argument de ses camarades, que l’on peut commettre un cambriolage sans une goutte de sang, ni victime, il s’est toujours opposé en préconisant que dans le feu de l’action le sang peut couler, malgré les meilleures volontés des uns et des autres : « Une personne se défend, mais on pourrait croire qu’elle vous agresse, qu’elle veut vous tuer » – malheureusement, ces paroles furent prémonitoires. Selon sa propre déclaration, Lopatine a pu rencontrer Antonov lors de son déplacement à Kharkov et à aucun moment ce dernier n’a contesté, ni s’est opposé à l’opinion de Lopatine. C’est pour cela que Lopatine ne s’est pas montré plus impérieux envers lui, désormais il le regrette énormément. « J’aime beaucoup Antonov et je le respecte » continue-t-il, « Même s’il n’est qu’un simple ouvrier, il est d’une intelligence remarquable. Il fut un camarade fidèle et irréprochable, alors croyez-moi que ce n’est pas contre lui que je parle ». C’est pour cette raison pour que Lopatine a ordonné de détruire l’avis de décès d’Yakov Berdichevsky. Cet impératif a été largement critiqué par ses camarades qui prétextaient le fait que les ouvriers de l’imprimerie se révolteraient. « Alors, qu’ils se révoltent et qu’ils s’éloignent du Comité. L’objectif du Parti est au-dessus de cela ; Notre bannière passe avant tout ! » Et donc ? Personne ne s’est révolté et même Antonov a procédé à la destruction des exemplaires précédents et a commencé la nouvelle impression du journal. Sur l’incident à la Poste, le Comité Exécutif partage le même avis, on peut le lire dans la note de Tikhomirov à propos d’Yakov Berdichevsky que l’on trouve dans le N°3 des « Informations de la Narodnaïa Volia » (octobre 1884).

Ensuite, on examine l’affaire de Salova. Sont lues les notes confisquées à son domicile lors de la perquisition, sur lesquelles on reconnait son écriture. Parmi tout un tas de notes on retiendra les suivantes : « Accord avec le Parti », « Le Prolétariat », l’article écrit par Lev Tikhomirov qui commence ainsi : « j’appelle notre Parti à une nouvelle action offensive » (publié dans le N°10 de la « Narodnaïa Volia », l’article « Entente avec le jeune Parti Narodnaïa Volia » (toujours dans le N°10) et « la lettre aux camarades » ; tous ces documents sont réécrits à la main par Salova. On lit ensuite la lettre de « l’Association de la Jeunesse » et la réponse à celle-ci de la délégation du Comité Exécutif. Salova explique qu’effectivement elle était agent du Comité Exécutif et qu’elle réécrivait ces articles pour pouvoir les envoyer à l’étranger ou bien pour pouvoir les sauvegarder dans les archives de Saint-Pétersbourg. Au sujet des quatre lettres de Yakubovich, trouvées chez elle, Salova explique que celles–ci lui ont été adressées par la poste. On interroge Yakubovich qui déclare à son tour que ces lettres ont été écrites à Saint-Pétersbourg à l’adresse dont il ne se souvient plus. Il souhaitait les adresser à la rédaction du journal. Salova et Yakubovich déclarent tous les deux, qu’ils ne connaissaient pas à époque.

Ensuite, on passe à l’étude de l’affaire de Soukhomline, au sujet duquel Elko a déclaré que selon les dires d’Abraham Bach, celui-ci faisait partie de la Commission Exécutive élue au printemps 1884. A cette affirmation verbale du traître s’ajoutent plusieurs déclarations écrites démontrant l’activité Révolutionnaire de Soukhomline à Odessa. Il est impossible de juger de la véracité de ses propos puisqu’aucune preuve matérielle n’existe. Soukhomline est quelqu’un de doux et de gentil, il parle tout doucement et il ne tient pas un discours très éloquent. Pourtant, même après ses explications, les déclarations d’Elko deviennent douteuses. Par exemple, dans l’une d’elles, il évoque à plusieurs reprises un certain Yvan Andreevitch dans un sens très compromettant pour ce dernier. Au cours de l’investigation il s’avère que ce prénom appartient à Soukhomline. En revanche, l’accusé attire l’attention sur les faits suivants : premièrement : au début de la déclaration Elko dit « Je ne suis pas sûr de son nom, Vassili Yvanovich ou Yvan Andreevich ; deuxièmement l’auteur de la déclaration est un ouvrier peu instruit, pour une réflexion si bien construite et une plume si fluide ; il est évident que cette déclaration lui a été dictée à la Gendarmerie. Concernant son surnom Komar[7], qu’on retrouve dans les notes de Lopatine dans la lettre destinée à l’étranger, retrouvée chez Salova, elle explique que Lopatine ne connaissait pas Soukhomline et que ce surnom il l’a entendu d’elle. Sa rencontre avec Soukhomline portait un caractère privé et le surnom « Komar » lui a été attribué par le groupe de ces amis étrangers à cause de son physique long et mince. Selon elle, Soukhomline n’était pas au courant de ce surnom, c’est elle qui en avait parlé à ses amis émigrants. Grâce à Salova ce surnom est arrivé en Russie, puisqu’ici il est encore plus dangereux d’appeler un agent révolutionnaire par son vrai nom. Interrogé au sujet du Comité Exécutif, Elko expliqua que pour se rendre à Kharkov, Bach lui a transmis l’adresse de la planque, ainsi que le mot de passe pour tous ceux qui arrivaient à Saint-Pétersbourg de l’extérieur. Ils devaient se présenter en tant que : « Grigory Petrovitch », « Yvan Andreevitch » ou bien « Evgueniya Aleksandrovna ». Ensuite Soukhomline s’est bien rendu à l’adresse indiquée, en se nommant « Yvan Andreevitch ». Le Procureur, l’avocat de Soukhomline et ceux parmi les accusés qui trouvent leur intérêt dans les déclarations d’Elko, lui posent tout un tas de questions. Il répond en s’emmêlant, toujours en prétextant que les faits sont lointains. Il a oublié le mot de passe.  Quant à l’endroit de la planque… « Bah, c’est la même qui figure dans les notes de Monsieur Lopatine ! ». Mécontent, Lopatine explique à tout le monde, que c’est un mensonge, que justement dans ses notes précédemment lues, on retrouve la phrase « Se renseigner sur Elko ». Cela voudrait dire que cette personne lui a été totalement inconnue ; « Je ne lui aurais jamais confié ni la planque, ni les mots de passe. Si aujourd’hui il me charge autant, c’est juste parce qu’il voit que je possédais beaucoup d’informations. C’est le plus simple ! ». Pour résumer, toutes les accusations contre Soukhomline ont été démenties et il ne reste plus aucune preuve matérielle de son appartenance au Comité Exécutif. Cependant, il reste jugé par le Tribunal militaire et n’a pas été renvoyé administrativement (ce qui serait pour lui la pire des punitions) par la seule conviction du Procureur Kotliarovsky, persuadé de savoir lire dans les pensées des accusés. Ainsi, le Procureur se vengeait de Soukhomline, qui par son comportement fermé retardait l’enquête judiciaire. Par ailleurs, la mise en examen de Soukhomline fut nécessaire pour la carrière de Kotliarovsky qui souhaitait se montrer en tant que serviteur fervent du Tsar, car il a réussi à arrêter trois membres du Comité Exécutif. En plus des raisons personnelles du Procureur se sont rajoutées les diffamations de certains anciens camarades qui se sont avérés être des espions. La principale déclaration contre Soukhomline était donnée par un certain Léonid Kvitsinsky. D’abord il exprime sa reconnaissance envers les parents de Soukhomline, car il leur doit toute sa carrière. Puis, il explique que malgré sa profonde reconnaissance, l’amour envers le Tsar est au-dessus de tout, c’est pour cela qu’une fois arrêté il décide de tout raconter, tout en espérant d’obtenir en échange la liberté et le pardon.

Après cette lecture, Soukhomline se justifie en disant que lors de son arrestation, Kvitsinsky savait déjà que Soukhomline se trouvait emprisonné dans la forteresse Pierre-et-Paul et ayant la conviction que celui qui est emprisonné est déjà dans une situation extrêmement désespérée et que par conséquent son état ne peut pas être empiré. C’est pour cela qu’il décide de tout mettre sur le dos de Soukhomline, il mélange ses propres actions à des histoires complètement inventées pour donner de la crédibilité à ses propos. Ensuite, on présente les déclarations complètement infondées de Kirpichnikov, Bartenev et ci-présent Elko. Ce dernier, pour être un peu plus crédible évoque que le soir qu’il décrit dans sa déclaration, Soukhomline lui a servi un verre de lait moisi. (Rire parmi les accusés et le sévère « Taisez-vous » du Président de la Juridiction). L’examen de l’affaire de Soukhomline se termine par la lecture de la déclaration d’Alexey Kirpichnikov, les explications sur ses accusations ont été données par Soukhomline, Salova et Yakubovich. En effet, Salova confirme les dires de Soukhomline, qu’il s’est rendu à l’association de la « Jeunesse » (où se trouvait à ce moment-là Kirpichnikov), avec un seul objectif, informer les autres que cette fois-ci Salova ne pourrait pas être présente. Il ne s’est jamais présenté en tant que Représentant du Parti et s’il a critiqué le terrorisme agricole et industriel, ce n‘était que son opinion personnel, l’opinion d’une personne privée. Dans cette déclaration Kirpichnikov évoque les activités organisationnelles de Yakubovich parmi les jeunes. En réponse, l’accusé attire l’attention des juges sur l’incertitude et l’imprécision de ces propos qui sont souvent accompagnés des phrases : « on disait », « on considérait », « apparemment » et etc.

On passe ensuite à l’examen de l’affaire de Yakubovich. Contre lui, on retrouve le plus de preuves matérielles : des lettres et des manuscrits avec son écriture. Néanmoins, ces preuves ne sont pas déterminantes pour l’enquête. Puisque pour chaque document, Yakubovich doit donner ses commentaires, leurs lectures dureront très longtemps, pas moins de cinq heures. En somme, il reconnaît que la totalité des documents lui appartient (la plupart sont des poèmes, car de métier Yakubovich est écrivain et poète). En ce qui concerne sa participation à l’édition par l’hectographie de la « Libre Parole », Yakubovich affirme qu’elle était motivée seulement par sa curiosité. Il ne se souvient pas du contenu, mais reconnait son écriture. Alors, on lit le manuscrit, celui-ci s’avère être une sorte de rêverie poétique et qui n’a rien à voir avec l’affaire. Mais le Procureur Kotliarovsky a considéré qu’il s’agissait d’un pamphlet sur sa propre personne et a décidé de le joindre à l’enquête. Voici le contenu de ce manuscrit : Dans la première partie, on décrit l’interrogatoire d’un révolutionnaire qui refuse de donner son nom. Le Procureur essaie de le convaincre par des différents sophismes, compliments hypocrites et menaces, mais sans succès ! Dans la deuxième partie on décrit le procès du révolutionnaire, cette partie est bluffante par la force de son lyrisme. Et enfin, dans la troisième partie, on voit le rêve du prisonnier la veille de son exécution : il voit sa vieille mère dans sa pauvre campagne lointaine qui attend avec impatience et tristesse le retour son cher fils. A ce moment-là, on découvre pourquoi le révolutionnaire ne voulait pas dire son nom : il ne souhaitait pas que sa mère apprenne son triste destin. Ce récit ne laisse personne indifférent, même les juges sont émus. On présente ensuite à Yakubovich, le manuscrit confisqué à Ratner : « Après la victoire du 1er Mars ». L’accusé reconnait son écriture seulement dans la deuxième partie du texte, en expliquant qu’il l’a juste réécrit et qu’il n’en est pas auteur. L’original lui a été transmis par le décédé K. Stepourine. Ensuite, Yakubovich a transmis le texte réécrit à Ovchinnikov, comme le confirme ce dernier. Le Procureur commence alors la lecture du texte, mais décide de l’interrompre aussitôt en raison de nombreuses expressions scandaleuses et révoltantes. C’est là qu’intervient Starodvorsky en déclarant avoir reconnu cet extrait et affirmant connaître son origine et son auteur. Selon lui, c’est ce texte-là qu’il a vu chez Degaev en automne 1883, peu après le congrès d’octobre. C’est Stépourine qui était le Secrétaire Général du congrès et c’est aussi lui l’auteur de l’article. Pour prouver la véracité de ses propos, il prétend connaître la suite et déclare que c’est justement dedans que l’on parle du terrorisme agricole et industriel. Le Procureur accepte ses arguments et rejette l’accusation contre Yakubovich en tant qu’auteur de ce manuscrit.

La journée suivante se poursuit avec l’enquête sur l’affaire de Yakubovich. On s’intéresse principalement à ses relations avec l’imprimerie de Sladkova chez qui on a retrouvé une partie de la proclamation adressée à « L’Union de la Jeunesse ». Ce document écrit par Yakubovich et accompagné d’une lettre au nom de Sladkova fut déposé par un courtier le jour où cette dernière a soudainement disparue de l’appartement. Yakubovich reconnaît être l’auteur de certains passages de la proclamation « à la Jeunesse russe » et avoue être le fondateur idéologique de « L’Union ».  Concernant, ladite lettre il donne des explications détaillées, mais au sujet des notes retrouvées dans le carnet d’Ovhcinnikov, il déclare que les pensées qui y figurent abordent d’une part les questions de l’organisation, mais d’autre part les réflexions philosophiques sur la morale et qu’uniquement ces dernières lui appartiennent. A la fin de sa déclaration, Yakubovich ajoute : « Messieurs les Juges, vous avez entendu comment Elko a sali le Parti Révolutionnaire. Je crains que vous pensiez qu’il y a une partie de vérité dans ses insinuations. Il est vrai que dans l’une de mes lettres à Chebaline, je traite le défunt Stepourine « d’ordure et de menteur » et j’aimerais m’exprimer à ce sujet. Permettez-moi de vous éclaircir sur cette situation et de vous raconter ce qui était à l’origine de nos discordes et notamment quel malentendu a provoqué de tels propos de ma part :

  • La création du nouveau Parti « des Jeunes » a été en quelque sorte la conséquence des petits litiges et des désaccords des jeunes avec le Comité Exécutif. Comme le prouvent d’ailleurs mes notes dans le carnet d’Ovhcinnikov, l’ambiance au sein du Parti était confuse et les affaires étaient compliquées. Aujourd’hui je peux ouvertement vous avouer que je fus à l’origine de l’aggravation de ces désaccords, de par mon tempérament. Par exemple, si nous prenons les lettres à Chebaline (lui aussi décédé depuis) : il était mon copain de l’Université et il appartenait comme moi au mouvement de la jeunesse révolutionnaire qui ne connaissait pas véritablement le rôle du Comité Exécutif dans la résolution de l’histoire de Degaev. C’est pour cette raison que j’ai commencé à lui écrire. Nos échanges furent amicaux et il est vrai que je me suis permis de critiquer des personnes qui ne me plaisaient pas dans le groupe. Aujourd’hui je le regrette beaucoup, car au fond je ne les connaissais pas. J’avoue qu’en prenant certains éléments totalement subjectifs, je grossissais et généralisais les petits accrochages que mes camarades et moi avons pu avoir avec Stepourine. Je déclare que toutes les caractéristiques que je lui aie attribuées sont fausses ! La passion pour le Parti, m’a complètement aveuglé. Je ne connaissais pas bien Stepourine. C’est après son arrestation qu’on m’a parlé de lui, à l’époque où moi j’étais encore en liberté. J’ai appris sur lui de la part du poète Nadson, lui aussi décédé récemment. Ils étaient tous les deux du même régiment et Nadson me l’a décrit comme quelqu’un avec de grands principes, une personne formidable et très honnête. Cela fait trois ans que le poids lourd de la diffamation pèse sur moi et je souffre de ne plus pouvoir demander pardon à Stepourine.

Au sujet de l’enquête sur l’imprimerie de Dorpat, Yakubovich parvient à démentir point par point les accusations qui l’accablent et ce avec une telle facilité et évidence que même le Procureur (Maslov) rejette une partie de l’accusation : « Je peux croire l’accusé sur certaines choses et je ne l’inculpe pas sur sa participation dans l’impression de l’édition N°10 de la « Narodnaïa Volia ». Pour l’accusation cette question n’a pas d’importance. Son rôle en tant qu’intermédiaire entre l’imprimerie et la rédaction reste irréfutable. » Les arguments principaux de Yakubovich sont les suivants : 1) L’acte d’accusation contient des déclarations inexactes des témoins, 2) Tous les témoins affirment unanimement que Novikov fut hébergé chez Pereliaev (le logeur de l’imprimerie) en août 1884, donc après le départ d’Ivanov, or l’impression s’est déroulée en septembre. La principale preuve se trouvant dans le témoignage de la propriétaire de l’appartement – l’estonienne Kreiden. Elle a reconnu sur photo Yakubovich et a déclaré qu’il vivait dans l’imprimerie. C’est sur cette affirmation que l’accusé s’appuie davantage pour démentir le témoignage de cette dernière. Il signale entre autres qu’il n’est pas prudent de faire confiance aux témoignages de simples citoyens. Les témoignages basés sur les photographies n’ont pas de valeur véritable, car pour une personne lambda ces images sont juste la représentation d’un visage quelconque et de nombreux exemples prouvent que les roturiers ne sont pas capables de reconnaître sur une photo même leurs proches. Enfin, l’avocat de l’accusé Spassovich insiste sur la lecture entière de la lettre d’Yakubovich adressée à « Yvan Yvanovich » (le représentant du groupe des travailleurs ne faisant pas partie du comité Exécutif) peu avant les arrestations. Le Tribunal autorise à Yakubovich la lecture de cette lettre qui évoque les disputes du printemps : « ces querelles criminelles nous tuaient à petit feu. Oui, ce n’est pas la Police qui nous détruisait, c’était nous même ! Avec ce fratricide et ces crapuleries intérieurs nous nous sommes trahis tous seuls ! Regardez en arrière ! Combien de temps et d’efforts avons-nous dépensé dans le vide ?! Combien de personnes braves sont à jamais perdus ?! Peut-être que ces crapuleries existent pour des raisons sérieuses, de réels désaccords ? Peut-être que certains indiquaient une voie à prendre en disant que c’était la chance du salut et que la voie que les autres voulaient emprunter était vouée au précipice ? Non, il n’en est rien des croyances du Parti des « Jeunes » ». Ensuite, Yakubovich expose les opinions du Parti, selon ses propres ressentis et il reconnait certains éléments populistes : « Bien sûr, continue-t-il, la route que prennent les populistes est plus sûre et stable que celle du Parti « Narodnaïa Volia ». Le souci c’est qu’elle nécessite une réalisation rapide de ses objectifs : pas moins de dix milles années ! Leur programme est une utopie, car elle poursuit trop d’idéaux. Mais quand on grandit et on murit, nos revendications diminuent. Regardez ce qu’exigeait le Parti « Narodnaïa Volia » au tout début de son existence, quel était son objectif ? Encore dans le N°8 et 9 on affirmait que son but était de renverser le Pouvoir. Et alors ? A présent, cela ferait sourire n’importe quel populiste. Notre mission a changé et nos ambitions ont été revues à la baisse. Nous ne pouvons pas connaître les conséquences de nos appels à action. On ne peut pas faire de prémonitions. Mais comme l’auteur du formidable article « Contre revue » (cf. N°10 de la « Narodnaïa Volia », je crois que le peuple russe est Grand et qu’au moment du Zemski sobor[8]  l’enthousiasme du peuple marquera l’histoire de la Russie et le mouvement initialement politique aura nécessairement des répercussions sur les réformes économiques. C’est notre foi ! ». En conclusion, à la question sur l’insuffisance des moyens pour la lutte il répond ainsi : « Souvenez-vous de cette étouffante année 83 sans lueur d’espoir, on aurait pu croire qu’en Russie tout ce qui était vrai, vivant et authentique était en voie d’extinction. Mais quand Degaev a quitté le premier plan de la scène, les jeunes ont enfin ouvert les yeux ! Et la puissance Révolutionnaire a fait une percée historique. Pendant ces moments d’intemporalité nous devons nous souvenir du poème de Nekrasov :

                « Quand ils sont nés, le tonnerre se faisait entendre

                Et les rivières de sang coulaient

Mais leurs âmes, tels les oiseaux apeurés

Se sont faits petits dans l’attente de la lumière et de la chaleur »

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Au cours de l’examen des affaires de l’élaboration des engins explosifs et du cambriolage de la poste, on apprend que Frankle, S. Belauoussov et Lebedenko  ont été mis en état d’accusation sans raisons. Alors que chacun d’entre eux a passé plus de deux en prison.

Au début de l’audition de l’affaire de la Poste, Lopatine se lève et s’adresse au Président de la Juridiction :

  •  Monsieur le Président, je vous prie de bien vouloir ordonner pour la durée du procès que les espions ne prennent pas place près de nous ! (Il désigne sur Elko).

Président :

  • Asseyez-vous !

A la présentation des pièces à conviction contre Antonov, celui-ci déclare que contrairement à ce qu’il avait dit lors de son audition l’organisateur de l’attentat n’était pas Ivanov, mais Elko. Il donne l’explication suivante aux juges : « Je fus arrêté le 1er mai 1885 à Kharkov et on m’a tout de suite emmené dans la forteresse de Pierre et Paul où on m’a présenté toute une liste d’infractions que j’aurais commises. J’ai évidemment tout nié en bloc. Alors, une confrontation avec Elko a eu lieu, il m’accusait de tous les torts. J’aimais Elko comme mon propre frère et j’ai toujours partagé mon dernier morceau de pain avec lui. J’ai été terriblement touché quand j’ai réalisé quelle était sa vraie personne. Quelques temps après on m’a conduit au Département de la Police Nationale et son directeur m’a proposé comme à Elko de collaborer pour faire tomber Bach, Ivanov et d’autres révolutionnaires, parmi lesquels certains étaient mes meilleurs amis et mes bienfaiteurs. On m’a donné deux semaines pour réfléchir. Pendant ce temps-là, plusieurs fonctionnaires du Département de la Police m’ont rendu visite dans la cellule en me séduisant avec des promesses alléchantes, en contrepartie je devais dénoncer mes camarades.  Pour prouver la sincérité de ces promesses on m’a proposé de rencontrer un de mes camarades emprisonné. J’ai voulu voir Lopatine, mais on m’a conseillé un entretien avec Elko. Même si je savais qu’Elko était devenu un traître et un agent de la Police secrète, j’avais tout de même espoir de l’amener à résipiscence et c’est pour cela que j’ai accepté de le voir. Je me suis adressé à lui avec le reproche de m’avoir dénoncé, ainsi que d’avoir trahi notre affaire révolutionnaire. En réponse, Elko a essayé de me monter contre mes camarades, en m’assurant que pour eux je n’étais que de la chair à canon. Ensuite, il m’a demandé de dire que ce n’était pas lui qui avait cambriolé la poste, mais S. Ivanov. Dans le cas contraire, il m’aurait inculpé d’avoir participé au cambriolage par ma propre initiative et en poursuivant mes intérêts pécuniaires. C’est là que j’ai vu, qu’Elko s’est définitivement vendu et qu’il n’y a aucun espoir d’y remédier. C’est aussi à cette période-là que le Directeur du Département de la Police m’a proposé de me rendre à Kharkov pour aider les forces de l’ordre à retrouver les suspects. En voulant informer mes amis en liberté qu’Elko est devenu un traître, j’ai accepté cette proposition et donc je fus obligé de calomnier Ivanov. Ensuite, je suis parti à Kharkov. Après avoir prévenu mes camarades, je suis retourné à Saint-Pétersbourg et après j’ai refusé tout contact avec Elko et les accords avec la Police.

Le Président de la Juridiction s’adresse à Elko et lui demande de s’exprimer sur ce que vient de dire Antonov.

Elko :

  • Tout cela n’est que le fruit de l’imagination de Monsieur Antonov. Quelles sont les preuves de ma dénonciation ? Qu’on lise alors le protocole de l’arrestation d’Antonov – trouvera-t-on quelque chose qui prouverait ses propos. (Les accusés rient).

Le Président :

  • Asseyez-vous

Antonov :

  • Il m’avait dit aussi, lors d’une promenade qu’il m’avait dénoncé par amitié, car on lui avait promis de me laisser en vie. (Elko reste silencieux).

Lopatine :

  • Pendant la promenade d’aujourd’hui il a voulu se faire passer pour un ami, profitant du fait que je ne voyais pas son visage.

Elko :

  • Je vous ai tout de suite dit mon nom !

Lopatine :

  • Ce n’est pas vrai !

Le Président :

  • Lopatine ! Je vais demander de vous faire sortir, si vous ne vous taisez pas !

Après l’interruption, l’affaire du cambriolage de la Poste reprend. Ivanov, le principal acteur de l’affaire, s’exprime sur le discours de Lopatine au sujet d’Yakov Berdichevsky, en disant qu’auparavant il considérait que l’opinion de Lopatine n’était que son opinion personnelle, mais que désormais il est d’accord avec lui et regrette de ne pas avoir suivi son conseil. Encore à l’époque où il était en liberté, il avait compris que le cambriolage de la Poste n’était pas l’affaire du Parti entier, mais seulement du groupe du sud du pays. C’est à cette époque-là, peu avant son arrestation qu’il avait reçu la note de Lev Tikhomirov se trouvant dans le N°3 de la « Narodnaïa Volia ». En raison d’incessants pogroms, ce numéro (sorti en 1884) est arrivé en Russie avec beaucoup de retard. La désorientation du Parti du sud s’explique par l’état général de confusion qui régnait au sein du Parti à l’époque de Degaev et ensuite à cause de la mauvaise communication avec les comités.

Quand est venu le tour de l’examen de l’affaire d’Elko, très peu de pièces à convictions ont été présentées. Le parti pris des juges était flagrant. Ils ne le regardaient pas comme un accusé, mais comme un fonctionnaire du Département de la Police assis à côté des accusés. Dès qu’il ouvrait la bouche, on l’écoutait attentivement, même si ce n’était pas son tour de parler, alors qu’à d’autres on ordonnait de se taire et de se rasseoir. Même quand Elko a insulté les autres en disant qu’il n’avait rien à voir avec « ces salauds », les juges n’ont absolument rien dit.  Mais quand Lopatine a demandé au Président de la Juridiction si les juges pouvaient protéger les accusés des insultes et des grossièretés envers eux, le Président non seulement a ignoré sa question, mais lui a aussi ordonné de se taire et de se rasseoir. Cette scène fut tellement révoltante et dure qu’enfin le mainteneur d’ordre le Procureur Maslov fut obligé de s’adresser gentiment au Président en lui demandant de surveiller que le langage d’Elko soit correct. A partir de là, Elko s’est contenté de citer les faits, même si à quelques reprises il n’a pas pu s’empêcher de dire que dans ses proclamations le Parti mentait à la société (par exemple dans l’affaire des Melnitstky) de son soi-disant respect envers les intérêts des personnes privées.

A l’examen de l’affaire de Volny, il s’est avéré que la preuve principale contre lui était une lettre d’une gamine de dix ans, Riabuhina. Cette lettre fut rédigée, non pas par elle, mais par un gendarme en charge de l’enquête. Ensuite, ce document a été présenté au Procureur comme une preuve irréfutable de l’implication de Volny dans l’affaire. Pour se justifier de ce témoignage, Volny déclare que durant la période indiquée dans la lettre, il n’était pas membre du Parti. Selon lui, il est connu qu’à ce moment-là il n’avait pas du tout d’argent et qu’il mourrait presque de faim, alors que s’il était membre du Parti, ses camardes auraient pu l’aider puisque financièrement le Parti se portait très bien. En effet, grâce à Degaev le Parti puisait ses sources directement dans les caisses de l’État. Par l’intermédiaire de Degaev, Soudeïkine voulait pousser le Parti au meurtre de Tolstoï, pour pouvoir prendre la place du Ministre des Affaires Intérieures et ainsi pouvoir arrêter les personnes qui le gênaient.

A la présentation des preuves contre Eschine, celui-ci déclare qu’il n’a jamais été un révolutionnaire dans le sens strict du terme. Il reconnaît, effectivement, avoir fréquenté plusieurs associations artistiques et d’avoir joué dans quelques spectacles amateurs. C’est ainsi qu’il a pu rencontrer quelques activistes révolutionnaires, mais simplement par curiosité, car l’ambiance conspirative et tous ces incroyables surnoms le fascinaient. Quand il a appris à les connaître et qu’il s’est rendu compte que c’était des personnes ordinaires, il a vite été déçu par eux et par leurs activités révolutionnaires. Il a ensuite raconté, qu’il a été invité pour assister aux essais des engins explosifs fabriqués par Kirsanov à Lougansk. Toujours par curiosité, il a donc assisté aux deux essais, dont l’un fut un échec. Tandis que la seconde fois, il a eu tellement la trouille, qu’il est rentré en courant chez lui, avant même le début de l’essai.

Lors de l’examen du meurtre de Soudeïkine, aucune pièce à conviction n’a été présentée aux accusés, puisqu’ils ont avoué leur culpabilité. A la proposition du Président de la Juridiction de raconter le déroulement des faits, les deux accusés ont répondu par la négative, en disant qu’ils n’avaient rien à ajouter à leurs déclarations préalables.

Starodvorsky déclare que puisque son activité révolutionnaire a commencé après 1881, alors il ne pouvait pas connaître le programme du Parti et s’il l’a rejoint c’est uniquement à cause de la lettre à Alexander CH., apparue après le 1er mars 1881. Il demande aux juges de bien vouloir la lire, car elle est indispensable pour sa défense. (Comme nous le savons, Starodvorsky a refusé de prendre un avocat). Cette demande a mis les juges dans une situation embarrassante, après avoir longuement échangé entre eux, ils ont d’abord répondu que cette lettre n’était pas attachée à l’affaire et donc ne pouvait pas être consultée. Stardovsrky alors insiste en disant qu’elle était publiée dans l’un des numéros de la « Narodnaïa Volia » et qu’elle se trouve actuellement dans la salle du Tribunal. Les juges quittent la salle pour prendre une décision et après quelques minutes d’interruption de l’audience, le Président annonce que l’intégralité de la lettre ne peut pas être lue à cause de son « scandaleux contenu  » et autorise à Stradovrsky à lire que sa seconde partie.

Après la présentation des preuves, on procède aux plaidoiries, elles débutent par les accusations portées par le Procureur Maslov contre Lopatine, Salova, Soukhomline, Yakubovich, Starodvorsky et Konachevich. Il attire alors l’attention des juges que selon l’art 249 du Code Pénal, rien que l’appartenance à un mouvement révolutionnaire était un crime passible de la peine de mort. Ainsi, Maslov demande que cette peine soit appliquée aux 6 accusés cités plus haut. Ensuite, il commence une lecture détaillée de l’accusation pour chaque prévenu, il n’a presque rien évoqué pour Lopatine, car pour lui sa culpabilité est évidente et il est inutile de perdre du temps pour prouver son innocence. Il désigne Salova comme secrétaire de Lopatine, en précisant qu’elle exécutait toutes les tâches que son supérieur lui demandait. Quant à Soukhomline, il serait son complice par aide et assistance, même s’il ne jouait que le second rôle, il est sans aucun doute coupable, ne serait-ce que parce que durant son incarcération il n’a pas souhaité collaborer avec la justice en dénonçant ses camarades. « Messieurs les Juges, même si nous n’avons pas de preuves matérielles contre Soukhomline, vous pouvez appliquer l’art. 249 contre lui tout en ayant la conscience tranquille !», dit-il. Cependant, au moment, où il a prononcé ces mots, nous ne pouvions que constater, que condamner à la peine de mort un innocent était terriblement dur même pour cet homme de loi. Son teint est devenu très pâle et sa voix tremblante, il a essayé en vain de le cacher en buvant de l’eau.  En ce qui concerne Yakubovich, même si sa participation aux attaques terroristes n’a pas été prouvée, pour Maslov il est certain que si Yakubovich restait encore un peu en liberté il passerait obligatoirement à l’action. C’est pour cela que l’art 249 devrait également être appliqué pour lui. Pour Stardovrsky et Konachevich, le Procureur n’a pas voulu s’exprimer d’avantage, leur culpabilité étant certaine.

Les deux assistants du Procureur chargés de la partie accusatrice des autres prévenus, ont demandé également l’application de l’art. 249 pour tous, sauf Frankle, Lebedenko et S.Belauoussov, Pour ces derniers, Le Procureur a demandé, l’application de l’art. 250, c’est-à-dire :  15 ans de détention au bagne.  Toutefois, le Président de la Juridiction a pris peur de cette remise de peine et a demandé que cette demande du Procureur soit spécifiée dans le protocole juridique.  

Après l’interruption de trois quart d’heure commencent les débats des avocats à la défense. Ainsi, ils n’ont eu que très peu de temps pour se préparer.

Le premier discours est tenu par l’avocat de Lopatine – Maître Outine. Voici le contenu approximatif de ce discours :

Messieurs les Juges !  On accuse Lopatine de sa soi-disant appartenance à la communauté révolutionnaire, qui souhaitait par la force renverser la pouvoir existant. Les actions de ce mouvement sont caractérisées par des crimes abominables survenues le 1er mars 1881. Permettez-moi de vous rappeler que dans tous les pays européens, l’accusé doit répondre pour les crimes qu’il a commis personnellement. Jamais on ne l’accuse de faits commis par d’autres personnes, surtout pour des crimes survenus à une autre époque. Cependant, vous souhaitez appliquer à Lopatine la plus lourde des peines – l’exécution. En réalité, on a pu voir que Lopatine n’avait aucune obligation envers le Parti, car selon ses propres dires, il aimait trop sa liberté pour dépendre de quelqu’un, même du Comité Exécutif. Pourtant, il ne nie pas avoir beaucoup fait pour la Révolution, mais à la dilettante. Ensuite, Lopatine est accusé du terrible crime qui est le meurtre de Soudeïkine. Je mettrai tout en œuvre pour vous prouver son innocence. Comme vous avez pu le constater, Messieurs les Juges, durant ce procès Lopatine a reconnu sa responsabilité pour un tas de faits, même probablement ceux pour lesquels il n’y est pour rien, tout cela pour aider ses camarades. Personne n’a le droit de supposer qu’il a fait cela par insouciance ou par étourderie, car un homme de quarante ans comme lui sait ce qu’il risque et qu’il met sa vie en jeu. Peut-être que dans quelques jours… Non ! Je n’arrive pas à terminer cette phrase ! Malgré tout cela et en ayant conscience de sa situation, il ne craint pas la mort et reconnait les faits qui lui sont reprochés au sujet de ses activités révolutionnaires. Voilà pourquoi on devrait croire qu’il n’a rien à voir avec le meurtre de Soudeïkine. Il n’a aucune raison de mentir, puisque les autres accusations pèsent déjà très lourdement et qu’il risque déjà la peine de mort. Je vais vous prouver maintenant par des faits, qu’il n’avait aucun devoir dans le Parti et par conséquent il n’est pas responsable des faits qui lui sont reprochés par le Procureur. En 1879 a eu lieu le rassemblement révolutionnaire à Lipetsk. Est-ce que Lopatine y était présent ? Non, puisqu’il est prouvé qu’à cette période-là il était enfermé dans la forteresse. Lopatine aurait-il participé aux attaques du 1er mars ? Non, puisqu’à l’époque, il vivait à Tachkent. Est-ce qu’au moins un seul témoin a évoqué la participation de Lopatine dans le meurtre de Soudeïkine. Même Elko n’a pas osé l’affirmer. Il faut que je m’exprime au sujet des témoignages de Rossi et du balayeur Demidov, car ce sont ceux-là qui ont inculpé Lopatine. En parlant du premier témoin, je ne peux que constater que son témoignage ne devrait pas être pris en considération, car lui-même était le membre du Comité Exécutif et participait aux rassemblements du 17-18 octobre 1883. Je vous rappelle qu’à cette période-là il a été décidé d’éliminer Soudeïkine. Rossi était une figure principale du mouvement, mais une fois arrêté, il a réalisé avec effroi le sort qui l’attendait et donc il a commencé à balancer tout le monde, ceux qu’il connaissait bien et ceux qu’il ne connaissait pas du tout, tout cela pour sauver sa peau. Si seulement Rossi était parmi les accusés, alors Lopatine aurait pu être serein pour son avenir. En le regardant droit dans les yeux il aurait pu lui dire : « Et maintenant, répétez tout ce que vous avez dit à mon sujet » et qui sait peut-être que Rossi rongé par les remords se serait jeté à genoux devant nous en criant : « Lopatine n’est pas responsable ! » Mais Rossi est absent au procès, nul ne sait où il se trouve et par conséquent on ne peut pas vérifier la sincérité de son témoignage. En ce qui concerne le témoignage du balayeur Demidov, nous avons tous vu que ses déclarations étaient tellement confuses qu’elles ne pouvaient avoir aucune valeur juridique. Ainsi, j’espère de tout mon cœur, que vous n’oserez pas appliquer l’art. 249 à Lopatine. Si vous ne possédez pas de tels compétences, je vous prie de bien vouloir adresser une requête à l’Etat en demandant d’alléger la peine de mon client.

Après le discours d’Outine, parle l’avocat de Yakubovich, Maître Spasovich. Son discours a duré plus d’une heure. Il nous est impossible de le retranscrire dans son intégralité. Pourtant son discours était souvent ponctué par de l’humour, et quelques fois on a pu entendre des réflexions tellement osées et courageuses que le Président de la Juridiction était contraint de l’interrompre à deux reprises. Au sujet du 1er mars 1887, il a osé aborder ce que l’enquête laissait sous silence. Il a commencé par dire que sur les bancs des accusés il voit non pas 21 personnes mais 22 et que cette dernière personne est celle à l’origine de la terrible cruauté du 1er mars 1887. Cette personne serait la personnification de leur communauté secrète, leur idéologie. Ensuite, il insinue que les lourdes peines ne font que renforcer la haine et donnent également la force à ceux qui restent en liberté de ne pas abandonner la bataille. De la même façon que l’on ne peut attribuer les revendications des anciens leaders du Parti à ceux qui se trouvent actuellement sur les bancs des accusés, car leurs opinions ont évolué. La période révolutionnaire du 1 mars 1881 au 1er mars 1887 peut être comparée au courant rapide de la rivière montagneuse avec l’agrandissement de la longueur du lit, mais qui perd en même temps sa profondeur. Les mouvements révolutionnaires accompagnent toujours le progrès, ils sont difficilement séparables. De nombreuses personnes parmi nous, vont vous répondre que la situation actuelle n’est pas normale et qu’ils souhaiteraient des changements significatifs dans le pays, mais ce n’est pas pour autant qu’on les traite de révolutionnaires. En parlant plus précisément de son client, il le décrit non pas comme un activiste révolutionnaire, mais comme un moraliste, une personne avec beaucoup de principes. Malheureusement, ce discours talentueux n’a pas eu beaucoup d’utilité pour l’accusé, car Maître Spasovich s’exprimait au nom de tous les accusés et pas spécifiquement en avantage de Yakubovich. Une grande partie de son discours était consacrée aux opinions de « la Narodnaïa Volia », du prolétariat et d’autres affaires n’ayants pas de liens directs avec Yakubovich. Enfin, il lui restait pratiquement plus de temps pour défendre Yakubovich, fatigué par la longueur de son propre discours, Maître Spasovich conclue sa défense en disant que l’affaire de Yakobovich est une affaire très complexe et qu’il est impossible de la traiter en si peu de temps. Pour finir, il supplie les juges de ne pas gâcher la vie de ce brave jeune.

Le juré Pavlinov dans son discours, apporte son regard sur l’origine de l’art. 249, en rappelant que celui-ci a été introduit dans la législation après l’insurrection des décabristes. Il estime que l’article ne peut pas être appliqué à l‘affaire actuelle. Le parallèle qu’il a observé entre Nicolas 1er et ses successeurs ne s’est pas avéré favorable à ces derniers. Nicolas 1er, connu dans l’histoire pour son austérité envers les ennemis, était tout de même moins cruel que son petit-fils vivant à l’aube du XXème siècle.

L’avocat de Franckle, Eschine et S Belauoussov, Maître Andreevsky tentait d’expliquer que le mouvement révolutionnaire étant de plus en plus grandissant, que bientôt, L’Etat ne sera pas matériellement en mesure d’appliquer la peine de mort à tous les révolutionnaires. Les frères, les sœurs, les proches et simples connaissances des révolutionnaires sont considérés comme des personnes se trouvant entre ces deux catégories : les citoyens respectables et les révolutionnaires. Ainsi, ils sont eux aussi punis par la loi, envoyés en séjours forcés et condamnés aux travaux forcés, statistiquement ils ne font qu’augmenter le nombre de révolutionnaires. On devrait tout de même faire la distinction entre ceux qui sont totalement conscients de ce qu’ils font et les autres, comme Eschine, qui cherchent l’aventure et qui sont simplement attirés par l’atmosphère mystérieuse de diverses réunions. La curiosité est le moteur principal de leurs démarches. Une fois déçus par les fameux révolutionnaires ils tentent de fuir la communauté. Par exemple, Eschine, était intrigué par le surnom de « Vassily Andreevich Zaika[9], une fois qu’il l’a rencontré et qu’il s’est rendu compte qu’il n’avait rien d’extraordinaire, il a été déçu de lui et de tout le mouvement. Ensuite, il a vite rompu tous les liens avec les activistes révolutionnaires. En conclusion de son discours, Maître Andreevsky demande d’acquitter ses trois clients, car leur appartenance au Parti n’a pas été prouvée et que les trois ans passés en prison sont une punition déjà suffisante, d’autant plus que pendant ces années ils étaient placés à l’isolement carcéral.

Maître Nichaev défendait les droits de Volny, Kouzine et Lebedenko, son discours était tellement fade et inintéressant que malheureusement nous n’avons pas grand-chose à retenir de sa défense. Tout le contraire, de la défense de Maître Mironov, l’avocat de Soukhomline. Même s’il n’a pas réussi à convaincre les juges de l’innocence de son client, il essayait, néanmoins, à les sensibiliser par sa voix impressionnante qui retentissait dans toute la salle. Son discours a été basé sur le fait que l’accusation se tient seulement sur les diffamations de quelques personnes et c’est insuffisant pour accuser quelqu’un de la peine de mort pour des « on dit ». Il demande que la peine minimale soit appliquée. Enfin, les juges devraient prendre en considération le fait que Soukhomline a déjà passé trois ans en isolement dans la forteresse Pierre-et-Paul. Il fut arrêté presque au lendemain de son mariage, il n’a pas pu être là à la naissance de son fils, qu’il n’a pas pu voir presque jusqu’à la date du procès. Mais ce qui a joué en faveur du sort de Soukhomline, ce fut son propre discours, son dernier mot a été dit avec une telle énergie que même les juges ont eu un fort moment d’hésitation.

L’avocat d’Elko s’est limité à un très court discours. Pour défendre son client il n’avait qu’une chose à ajouter aux déclarations de l’accusé, étant donné que celui-ci a pleinement reconnu ses torts il demande que la peine minimale lui soit attribuée.

L’avocat de Kirsanov demande l’acquittement, car selon les médecins il souffre d’une forme foudroyante de tuberculose pulmonaire et que dans quelques mois il n’appartiendra à aucun tribunal sur terre, il demande aux juges de laisser cet homme mourir en liberté. Cette demande n’a pas été prise en considération.

Comme les avocats cités plus haut, les autres défenseurs ont tous commencé leurs discours en protestant également contre l’accusation liée aux événements du 1er mars 1881. En effet, les évènements du 1er mars 1881 remontaient en surface pour toutes les affaires politiques des dernières années et les avocats devaient démontrer pour chaque accusé qu’ils n’avaient rien à voir avec cette affaire.

Ayant refusé de prendre un avocat, Starodvorsky se défendait lui-même. Il a expliqué aux juges, quels étaient les véritables rôles de Soudeïkine et de Degaev. Encore, au cours de l’instruction judiciaire, il a demandé à ce que le témoignage de Souvorov soit lu (le servant de Degaev), dans ce témoignage on apprend que dans l’appartement que Soudeïkine louait avec l’argent de l’État il recevait ses nombreuses maîtresses. Il évoque ce fait juste pour caractériser la personnalité de celui-ci. Ensuite, selon Starodvorsky, la maladie imaginaire de Soudeïkine après la mise en scène de la tentative d’assassinat sur lui, Degaev à l’aide des agents de Soudeïkine devait assassiner le comte Tolstoï. Ensuite, les tueurs ont prévu de fuir. C’est ainsi, qu’on a proposé à Starodvorsky de participer au meurtre. Selon leur plan, après la mort de Tolstoï, Soudeïkine se serait remis de sa maladie et aurait trouvé les assassins qu’il aurait immédiatement envoyé mourir sur le gibet, après,  il aurait démissionné en prétextant son extrême fatigue après l’attentat sur lui, mais il aurait mérité entre temps le poste de Général. Après la démission de Soudeïkine, Degaev aurait encore commis deux tentatives de meurtres sur Pleve et sur le Grand-duc de Russie Vladimir[10].  Selon Soudeïkine, le Gouvernement en état de panique aurait fait de nouveau appel à lui et il aurait accepté de collaborer en demandant le même statut que Mikhaïl Loris-Melikov[11]. Degaev serait devenu Directeur du Département de Police et ensuite ils auraient éliminé tous les révolutionnaires, même ceux qui se trouvaient à l’étranger, car un piège leur serait tendu. Les derniers temps Soudeïkine faisait tellement confiance à Degaev qu’il lui aurait confié beaucoup d’idées et de secrets. Il venait le voir pratiquement tous les jours seuls, sans être accompagné. L’imprimerie de Saint-Pétersbourg existait avec l’accord de Soudeïkine qui corrigeait lui-même les articles publiés dans « la Narodnaïa Volia ». Degaev touchait 300 roubles de salaire, sans compter les frais exceptionnels pour chaque déplacement en Russie à hauteur de 500 roubles et jusqu’à 2000 roubles pour les déplacements à l’étranger. Les faux passeports étaient des documents authentiques, c’est par cette source que Starodvorsky a réussi à obtenir le passeport au nom de Savitsky, celui qui a miraculeusement disparu du Département de Police. Tous ces faits se sont révélés au cours de l’investigation.  Auparavant, les révolutionnaires ignoraient complètement ce double jeu. Starodvorsky ignorait également qu’il devait être la première victime de la vanité de Soudeïkine. Mais le cœur du minable Degaev a tremblé au moment décisif face aux ambitieux projets de Soudeïkine, il a aussi remarqué que le Parti révolutionnaire commence à le soupçonner. Voilà pourquoi, au moment du fictif attentat sur la vie de Soudeïkine, Degaev a décidé de le tuer lui-même, pour pouvoir ensuite supplier le pardon du Comité Exécutif. Ensuite, Starodvorsky explique qu’il est rentré dans le Parti, après avoir lu la lettre du Comité Exécutif adressée à Alexandre III.  Ce qui l’a poussé à intégrer le Parti c’est son devoir en tant que membre du groupe militant du sud de la Russie, il souhaitait ainsi participer à toutes les actions terroristes que le Comité considérait comme nécessaires. C’est pour cette raison que Starodvorsky a accepté sa participation au meurtre de Soudeïkine, d’autant plus que ce dernier a beaucoup nui au Parti révolutionnaire. L’accusé reste persuadé qu’il ne s’agissait pas d’un meurtre, mais d’une exécution bien méritée. En évoquant les articles de loi, il demande à être jugé non pas selon l’art 249, pour un crime politique, mais pour un crime pénal. Il ajoute : « Après tout, depuis bien longtemps j’ai accepté l’approche inéluctable de la mort. J’ai toujours été convaincu qu’il faut payer ses dettes. » Le discours de Starodvorsky était clair et désintéressé, comme s’il était l’effigie du devoir et de la justice. Le Président de la Juridiction a tout de même essayé de l’interrompre a deux reprises, mais ensuite il lâcha l’affaire puisque la libre expression est bien et bel le droit de la défense. 

Starodvorsky a refusé le dernier mot, d’ailleurs comme de nombreux accusés, à part les suivants : Lopatine, Soukhomline, Yakubovich, Konachevich et Elko.

Le dernier mot de Lopatine :

« Messieurs les Juges, il fut un temps où une salle de Tribunal était le seul endroit où retentissait la parole libre, où les personnes allant à la mort s’exprimaient sans peur et pouvaient critiquer librement le Pouvoir en place. Malheureusement, cette époque est révolue à jamais. Aujourd’hui, il n’y a plus aucun sens de s’enflammer dans des débats afin de trouver la Vérité. On attend le jugement pendant des années derrière les barreaux et en réalité c’est derrière les barreaux que nous sommes jugés et où nous prononçons notre dernier mot. Nous savons qu’aucun cœur ne sera attendri par notre histoire et que notre dernière parole mourra sans laisser de traces dans la froideur de cette salle. Messieurs les juges du Tribunal militaire, ne m’en voulez pas pour ce que je vais dire maintenant, mais pour moi vous n’êtes pas des juges légitimes de mon affaire. Vous êtes les représentants de la partie intéressée et par conséquent vous ne pouvez pas avoir un regard objectif et impartial. Mais j’ai la foi ! Elle me permet dans les moments les plus difficiles de me dire, qu’au-dessus de nous il existe le Jugement dernier où nous tous serions jugés et une sentence Divine sera rendue. Le Procès d’aujourd’hui n’est qu’une partie de l’Histoire. C’est pour cette raison que je n’ai envie ni de me défendre, ni de vous expliquer le véritable sens et l’intérêt de ce que j’ai fait. Je vous expliquerai seulement pourquoi au cours de l’enquête judiciaire je n’ai pas avoué être membre du Parti « Narodnaïa Volia » et agent officiel du Comité Exécutif. Maintenant je vous réponds honnêtement : oui, je fus son agent. Pourtant, je ne vous ai pas menti en disant que dans le respect de ma propre nature il m’était difficile de prendre en charge les responsabilités qui limitaient ma liberté dans la cadre d’un objectif et d’un programme auquel je devais m’y tenir. Mais grâce à ma réputation quelques concessions m’ont été accordées. Alors pourquoi donc je ne voulais pas avouer être membre du Parti « Narodnaïa Volia » ? Je ne voulais pas qu’au cours de l’enquête ma libre parole soit entravée, autrement je n’aurais jamais pu dire tout ce que je souhaitais. Ensuite, Messieurs les Juges, vous devez comprendre que la fierté de mon irréprochable passé a été terriblement abaissée par cet échec honteux. Oui, évidemment je parle de ces malencontreuses adresses. Avec mes propres mains, j’ai détruit ce que j’ai créé. Cette défaite fut insupportable pour moi et j’ai réussi à me racheter qu’en partie. Je ne pouvais pas…je n’avais pas le courage de reconnaître que je faisais partie du Comité Exécutif. Maintenant, que j’en ai peut-être plus pour longtemps je vous fais cet aveu. Il m’est complètement indifférent que vous me considéreriez comme un des participants au meurtre de Soudeïkine : peut-être que je l’ai été ou peut-être pas ? Ceci est l’affaire de votre propre conscience, Messieurs les Juges ! Quoiqu’il’ en soit on peut sans aucun doute me qualifier moralement responsable. Je ne regrette pas ce que j’ai fait, je regrette seulement de ne pas avoir fait assez. Je ne compte pas demander miséricorde et j’espère mourir aussi dignement que j’ai vécu. »

Dans son dernier mot, Soukhomline a souhaité revenir sur la conclusion du Procureur qui a qualifié « les déclarations d’Elko au sujet de la participation de Soukhomline dans le Comité Exécutif justifiées par la déclaration de S. Ivanov ». Soukhomline attire alors l’attention des juges sur le témoignage du Docteur Tchetchiott, qui a attesté qu’après l’arrestation que l’état mental d’Ivanov était très altéré et qu’il était facile de forcer ses confidences. Effectivement, Ivanov me connaissait, comme il connaissait certainement les noms de Lopatine et de Salova. Dans l’état dans lequel il se trouvait, il aurait suffi de lui demander : « En vous rendant à Saint-Pétersbourg aviez-vous l’intention de rencontrer Soukhomline ? Lopatine ? Salova ?  – « Oui, c’est vrai ! ». Et voilà la déclaration est faite ! Ensuite, il suffisait juste d’établir un rapprochement avec la déclaration d’Elko et c’est fait ; Soukhomline est un homme mort. Le Procureur a réussi à trouver un troisième nom dans le Comité Exécutif. La tentation pour que ce nom soit le mien était bien trop forte. Pour toutes ces raisons, Messieurs les Juges, je déclare haut et fort que quelqu’un a orchestré tout ça ». Soukhomline faisait allusion à Kotliarovsky qui se trouvait sur le banc de la partie civile. En conclusion de son dernier mot il ajouta avec beaucoup d’émotion : « Comprenez-vous qu’avec cette accusation vous m’assassinez ! Mais sachez que même si je serai pendu, je ne serai pas pour autant responsable des faits qui me sont reprochés ».

Le discours de Yakubovich fut long et apparemment en partie improvisé. Il le termine ainsi : « Messieurs les Juges, si toutefois vous décidez d’appliquer l’art. 249 pour moi, je vous demande qu’une seule chose, ne mêlez pas mon nom aux sales affaires du terrorisme agricole et industriel. Je n’ai jamais envisagé de tels actes. J’insiste qu’au cours de l’audience, il a été démontré que le « Jeune parti » n’a jamais voulu rentrer dans le système de terreur, de massacre ou de guerre contre la société actuelle. En ce qui me concerne personnellement, j’étais vraiment membre du « Jeune Parti » au cours de deux premiers stades de son développement, à cette époque même le nom « le Jeune Parti » n’existait pas et la problématique du terrorisme agricole et industriel n’était pas à son point culminant. En effet, j’ai participé à la création de « l’Union de la Jeunesse » du parti « Narodnaïa Volia », ainsi qu’aux querelles du février-mars 1884, mais uniquement pour des raisons de morale et au sujet de Degaev. En revanche, vous n’avez aucune preuve matérielle, aucun témoignage de mon implication dans la troisième phase du développement du « Jeune Parti » c’est-à-dire de mon implication dans la terreur agricole. Pourquoi refusez-vous de me croire ? Il est vrai qu’à l’époque, je souhaitais me consacrer à une plus large diffusion de la propagande de l’idéologie socialiste dans le peuple, mais pas à la manière du Comité Exécutif. En ce qui concerne le terrorisme, je pouvais l’admettre dans les cas vraiment exceptionnels et uniquement dans le secteur industriel où les cas de l’abus des fabricants étaient trop flagrants. En fin de compte, on attribue à Yakubovich les deux formes de terrorisme, car dans l’acte d’accusation les deux termes sont confondus et ne peuvent être modifiés.

Dans son dernier mot, Konachevich déclare que s’il refusait sa participation au mouvement révolutionnaire, c’était uniquement dans le but de démontrer la vérité, mais cette circonstance ne diminue pas sa culpabilité. Il ne demande pas la miséricorde et il ne la souhaite pas, car la mort brutale est bien plus agréable pour lui qu’une éternelle incarcération à l’isolement, car son esprit n’est pas développé au point d’être capable de vivre toute une vie avec son monde intérieur.

Lors de son dernier mot, Elko a peu parlé et quand il a commencé par son habitude à blâmer ses camarades, le Président de le Juridiction l’a interrompu. En conclusion, il demande la grâce de l’État, car il a reconnu ses torts depuis longtemps et qu’il n’a plus rien à voir avec les révolutionnaires. A part Elko, trois autres révolutionnaires ont demandé la grâce : Popov, Geyer et Kirsanov.

A la fin de cette procédure, le 3 juin à midi, les juges quittent la salle de l’audience pour la réunion au cours de laquelle seront décidés les chefs d’accusation, ainsi que les décisions pénales. Les accusés sont alors conduits dans leurs cellules et les avocats sont convoqués pour 18h00. Peu avant l’heure décisive, on annonce que le Tribunal ne pourra pas se réunir avant 22h00. Ensuite, on décale à nouveau pour minuit. Vu l’heure tardive, plusieurs avocats ont refusé à se présenter et ont décidé entre quelques-uns parmi eux lesquels seront là pour écouter le verdict. Malgré cela, même à deux heures du matin, les juges étaient toujours absents. Même les gendarmes commençaient à perdre la patience et plaisanter en disant que les juges sont probablement en train de dormir paisiblement, puisque le verdict était déjà plus au moins connu de tous avant même que le Tribunal ait lieu, que tous les délais d’ajournement ne sont qu’une mascarade pour donner l’illusion de la bonne foi de la Juridiction. Le contraire a fait surface ne serait-ce quand Soukhomline et son avocat ont démontré, grâce à un pourvoi en cassation que l’accusation en première instance l’inculpant de vivre sous une fausse identité ne tenait pas debout, d’autant plus qu’elle n’était même pas dans l’acte d’accusation. Finalement et avec beaucoup d’efforts ils ont réussi à obtenir l’acquittement sur cette accusation. Le Tribunal se justifia donc en disant que les amis de Soukhomline l’appelaient soit Yvan Andreevich, soit Komar et non par son vrai nom Vassily Andreevich. Toutefois, les juges ont reconnu que cet argument était dénué de tout fondement et ont abandonné l’accusation dans sa forme initiale lors de la prononciation du verdict.

C’est vers 3 heures du matin, le 4 juin que le Tribunal a pu se réunir. Le Président de la juridiction a demandé d’appeler les accusés. La table des juges couverte par une nappe rouge sur laquelle les chandeliers allumés étaient contrastés par la lumière du jour qui se faisait de plus en plus présente donnait nous plongeait dans une atmosphère d’une procédure inquisitoire du Moyen âge, d’autant plus que la salle était pratiquement vide, à part les gendarmes et les juges personne n’a résisté à la fatigue. Quand, les accusés ont été amenés dans la salle, leurs visages étaient détendus, ils attendaient sans peur la décision de la justice. Un silence de mort s’est installé. Tous les accusés attendaient debout l’ordre du Président de la juridiction ; ils avaient l’air complètement détachés, comme si cela ne les concernait pas directement. Seul le traître Elko n’était pas serein. Le président de la juridiction, le Général Tsemirov commença d’abord la lecture des chefs d’inculpation et ensuite les décisions pénales au sujet de Lopatine, Salova, Soukhomline, Ivanov, Yakubovich, Starodvorsky, Konachevich, Dobrouskina, Elko, Antonovich, Volny, Kouzine, Livandine, Geyer. Contre ces personnes la déchéance des droits civils et la mise à mort par pendaison avaient été demandés. Eschine et A. Belauoussov ont été déchus des droits civils et envoyés au bagne pour 4 ans, Kirsanov à une peine d’emprisonnement de 4 mois. Les accusés S. Belauoussov, Frankle, et Lebedenko ont été acquittés. Ensuite, il est précisé que dans la décision pénale, le Tribunal saisit la procédure de réhabilitation en substituant la peine de mort par la détention au bagne pour : Soukhomline et Volny de 15 ans ; Kouzine – 12 ans ; Dobrouskina – 8 ans ; Elko et Geyer – 4 ans ; A. Belauoussov remplacement du bagne par les travaux forcés très éloignés et à Eschine, Popov et Livandine par des travaux forcés moyennement éloignés en Sibérie. A la fin de la lecture du jugement, le Président de la juridiction a déclaré que le rapport final sera annoncé le 7 juin et qu’à partir de cette date-là les accusés auront 24 heures pour formuler leurs pourvois en cassation.

Le lundi 7 juin à 10 heures tous les accusés ont été introduits dans la salle du Tribunal pour la dernière fois. On lit à nouveau le verdict du Tribunal qui est resté inchangé, suite à cela les accusés ont commencé à échanger leurs adieux entre eux, ce fut un moment très émouvant, malgré la volonté des gendarmes de les empêcher. Les condamnés à la peine de mort ont été immédiatement conduits en direction des carrosses qui devaient les conduire vers la forteresse Pierre et Paul où ils vont devoir attendre encore deux semaines l’exécution de la peine. Sur la décision de l’Empereur, la peine de mort a été remplacée par l’emprisonnement à perpétuité dans la forteresse de Chlisselbourg[12] pour Lopatine, Starodvorsky, Konachevich, S. Ivanov et Antonov ; 20 ans de bagne pour Salova et 18 ans pour Yakubovich.

Le grand nombre d’accusés à la peine de mort s’explique d’une part par la volonté de démontrer le bon côté du Monarque, car il donne sa Grâce à tant de personnes en replaçant la peine de mort par des condamnations plus légères, mais d’autre part par le fait que depuis le 1er mars 1881, le Tribunal militaire a décidé que tous les prisonniers politiques inculpés par le Tribunal militaire nonobstant de la gravité de leurs actes et uniquement pour leur appartenance au Parti de la « Narodnaïa Volia »  (ci cela a bien été prouvé), la peine de mort sera automatiquement appliqué avec la possibilité pour le Tribunal de formuler la requête de réhabilitation en substituant la peine de mort par une peine plus légère. L’objectif de cette mesure n’étant pas de dissuader les révolutionnaires, mais de donner la bonne image au Tsar qui distribue un important nombre de miséricordes, en substituant la peine de mort par l’emprisonnement à perpétuité. 

On considère qu’il est important d’ajouter que les condamnés ont été envoyés aux travaux forcés avec les boulets de forçats, soit disant car un nouvel arrêt le préconise.  Mais comment expliquer que ceux qui ont été acquittés sont arrivés dans leurs villes avec les menottes aux mains. Ceci reste incompréhensible ! !



[1] Narodnaïa Volia (en russe : Народная воля ; en français : « Volonté du Peuple » ou « Liberté du Peuple ») est une organisation anarchiste terroriste russe de la fin du XIXe siècle responsable de plusieurs attentats à la bombe, dont l’assassinat de l’empereur Alexandre II le 1er mars 1881 (13 mars 1881 dans le calendrier grégorien).

[2] NDT : Ukraine

[3] NDT : Biélorussie

[4] NDT : Tartu en Estonie

[5] NDT : lunettes avec les vitres teintées

[6] A ce propos il existe deux opinions ; certains considèrent que Rossi a été embauché dans le Département de la Police, alors que les autres pensent qu’il a été martyrisé jusqu’à la mort et que c’est dans un état inconscient qu’on a réussi à lui soustraire des informations nécessaires. On dit que son cadavre a été tout de même rendu à ses parents et qu’ils ont pu l’enterrer avec leurs propres moyens.

[7] N.dT : moustique

[8] N.d.T : https://fr.wikipedia.org/wiki/Zemski_sobor

[9] N.d.t Le Bègue

[10] (https://fr.wikipedia.org/wiki/Vladimir_Alexandrovitch_de_Russie).

[11] https://fr.wikipedia.org/wiki/Mikha%C3%AFl_Loris-Melikov

[12] https://fr.wikipedia.org/wiki/Chlisselbourg

Des Russes sur la Côte d’Azur

Deux  articles tirés de « Ciné Nice » communiqués aimablement par Nives de l’Association Prise 2.

Cliquez sur le lien ci-dessous pour télécharger l’article.

Des Russes sur la Côte d’Azur

 

Voir également les 2 articles publiés par l’Association Prise 2 sur leur blog :

https://associationprise2.wordpress.com/2018/11/13/les-cahiers-dune-spectatrice-1/

https://associationprise2.wordpress.com/2018/11/14/les-cahiers-dune-spectatrice-2/

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