Mémoires

Maximilian Volochine rencontre Ivan Geyer à Tachkent

{Texte de Marie-Ange}

Maximilian Alexandrovitch Kirienko-Volochine, dit Max Volochine (1877-1932), poète symboliste et journaliste russe (auteur de relations de voyages, d’articles de critique d’art et littérature), également peintre-aquarelliste (dans le style 1900, japonisant), idéaliste et pacifiste influencé par la théosophie… Au tournant du siècle, étudiant à l’Université de Moscou, il en fut expulsé pour avoir participé à des manifestations. Il se mit alors à voyager en Asie Centrale, profitant d’une mission d’inspection de la ligne de chemin de fer Orenbourg-Tachkent à laquelle il avait pu s’intégrer. S’arrêtant donc à Tachkent, il fit la connaissance d’Ivan Ivanovitch Geyer qui lui donna des conseils et accepta de publier ses articles dans son journal Russki Turkestan afin qu’il puisse poursuivre son périple (Volochine alla jusqu’au Pamir). Se souvenant de ces quelques mois d’aventure et de découverte passés à marcher dans la steppe et les montagnes d’Asie Centrale (mi-septembre1900 – fin février 1901), il aimait à dire que sa véritable « naissance spirituelle » datait de cette époque-là. Ivan Geyer y fut-il pour quelque chose ? Ou bien lui apprit-il autre chose ?

Barbara Walker, dans sa thèse Maximilian Voloshin and the Russian Literary Circle : Culture and Survival in Revolutionary Times, Indiana University Press, 2005, parle de leur rencontre au chapitre 1 : Voloshin’s Social and Cultural Origins, et cite le commentaire qu’en livre Volochine dans une lettre à sa mère. Des extraits de cet ouvrage sont accessibles en ligne :

Voici la traduction des pages 37 et 38 :
« Quand Volochine décida de partir pour l’Asie Centrale, après avoir été expulsé pour la deuxième fois de son université, il se tourna de nouveau vers l’un de ses premiers contacts privés : la famille Viazemski. Par l’entremise de Valerian Viazemski, alors ingénieur aux Chemins de fer de l’Etat, Volochine fut chargé d’accompagner les inspecteurs de la ligne ferroviaire Tachkent-Orenbourg en Asie Centrale. Ce travail n’était guère accaparant et lui donna le délicieux privilège de parcourir l’Asie Centrale en train sans avoir à régler le prix des billets. Nous trouvons ainsi dans ses archives personnelles de Pétersbourg un document d’identité officiel, ou udostoverenie, confirmant ce droit de voyager en train sans payer de Tachkent à Krasnovodsk, avec des arrêts prévus à Achkhabad et Samarcande. Cet udostoverenie nous signalait déjà comment l’Etat interviendrait dans le réseau des relations privées de Volochine sa vie durant : à travers un lien personnel, il avait gagné des billets de train offerts gracieusement par l’Etat. Ce document laisse présager des moyens par lesquels Volochine réanimerait son cercle pendant la période soviétique.

« Rencontrant des difficultés pour se déplacer à Tachkent, Volochine fit l’expérience d’une autre voie où l’aspect local jouait un rôle dans le réseau des relations, et il vit combien les contacts personnels pouvaient se mêler de l’action de l’Etat, au point de la subvertir, très loin du pouvoir central, dans les marges faiblement gouvernées de l’Empire. Le problème de Volochine était le suivant : son passeport lui avait été confisqué lors de sa deuxième arrestation et son exil en Crimée ; si les autorités de l’Etat le prenaient à Tachkent sans ce document d’identité et découvraient qui il était, elles pourraient lui créer de graves ennuis (puisqu’il était censé officiellement se trouver en Crimée, et pas à Tachkent). Mais peu après son arrivée à Tachkent, il écrivit à sa mère : « mes affaires sont parfaitement en ordre, ou, en d’autres termes, elles restent dans un désordre complet. Je pense que je t’ai déjà écrit* à propos de Geyer – un znatok [expert ; littéralement, qui sait] du Turkestan, l’éditeur du journal Russian Turkestan, et autrefois exilé. Quelqu’un que j’ai rencontré sur le ferry** m’a orienté vers lui. De toute façon, j’aurais fait sa connaissance, car sans lui aucun des inspecteurs ne peut faire un pas à Tachkent. Lorsque je lui ai expliqué mon problème et que je lui ai demandé son avis, il m’a conseillé de ne me présenter à personne [c’est-à-dire à la police ou à d’autres personnalités officielles], et de ne rien demander à personne, aussi longtemps que personne [d’officiel] n’aurait reçu d’information à mon sujet. Et toute information [de ce genre] devrait passer entre ses mains puisqu’il travaille pour le gouvernement de l’oblast ***». Ainsi Geyer pouvait l’avertir à l’avance en cas de difficultés imminentes. Geyer dit également à Volochine qu’il pourrait rester dans la steppe aussi longtemps qu’il lui plairait sans passeport ni document d’identité d’aucune sorte, car personne là-bas ne s’intéresserait à lui. Si un problème survenait en ville pendant que Volochine était dans la steppe, Geyer le résoudrait sans lui.

« Geyer, un znatok, ainsi que l’avait identifié Volochine, connaissait bien la situation locale, cette petite partie du monde, Tachkent et le Turkestan, lui étant devenu familière à force d’y vivre dans la proximité. Quoiqu’exilé politique à l’origine, il avait été intégré dans le système local. Il avait acquis des moyens de contrôler les réseaux locaux et d’avoir du pouvoir. Non seulement il comprenait comment la police opérait mais il avait aussi accès au flux d’information circulant au sein des organismes bureaucratiques et de police. Cependant, il n’utilisait pas son pouvoir bureaucratique d’Etat pour exercer un contrôle impersonnel, rationnel, dans l’intérêt de l’Etat. Plutôt, sous l’impact et l’influence de la proximité – comme le fait de rencontrer personnellement Volochine – Geyer était, tout au contraire, porté à contrecarrer les tentatives de contrôle du gouvernement en conseillant à Volochine d’aller se mettre hors d’atteinte dans la steppe. A la fois en dehors du système et dedans, Geyer était d’une aide inestimable non seulement pour Volochine mais aussi pour les inspecteurs, étrangers eux-mêmes à Tachkent. En tant qu’étranger solidaire, Geyer prenait leurs intérêts à cœur ; mais en tant que participant au système, il en était familier et avait sur les conditions de vie locales une influence inaccessible aux étrangers. Ce n’est pas tout à fait par hasard, probablement, si Geyer détenait une autre source de pouvoir comme éditeur d’un journal local. Volochine commença sa carrière de journaliste en publiant ses tout premiers articles**** dans ce journal, Russian Turkestan*****.

« Cette expérience particulière de réseau et de pouvoir local n’était pas explicitement de nature économique mais plutôt principalement bureaucratique, bien qu’on puisse soutenir, à coup sûr, que le lieu où l’on se trouve influence directement la situation économique, et que l’Etat, en exilant Volochine, s’imposait non seulement dans sa vie sociale mais encore dans sa vie économique. Assurément elle met en évidence la forme de pouvoir personnel qui pouvait provenir de l’accès au contrôle bureaucratique. Le pouvoir personnel avait longtemps été une forte composante du système de contrôle bureaucratisé russe, bien qu’on l’ait officiellement beaucoup combattu depuis l’époque de Pierre le Grand. De plus, pour des raisons variées, il semble que l’importance du pouvoir personnel dans la bureaucratie russe allait grandissant vers la fin de l’Empire. En tout cas, l’expérience de Volochine augurait mal de ce qui allait advenir après la Révolution de 1917, quand la bureaucratie d’Etat s’engagerait, explicitement et intégralement à la fois, dans les relations économiques russes. Au tournant du siècle, en Asie Centrale, Geyer était un patron local ; Volochine, de même que les inspecteurs, fut, pour un temps, son client. Après la Révolution de 1917, Volochine, installé lui-aussi aux marges de l’empire, en Crimée, deviendrait lui-même un znatok et un patron local. »

NB : Toutes les précisions indiquées entre crochets droits sont de Barbara Walker.

J’ajoute ci-dessous quelques notes et réflexions :
* Ni le début de ce premier chapitre ni l’index à la fin ne sont, malheureusement, proposés en ligne. C’est bien dommage car on aimerait savoir comment Volochine avait d’abord présenté (voire décrit ?!) Ivan Geyer à sa mère…, et quelle impression lui avait fait, en général ou en particulier, le milieu russe de Tachkent. Peut-être existe-t-il une édition de ses lettres de jeunesse accessible sur Internet ? Si vous la dénichez, s’il vous plaît, envoyez-moi le lien, merci.
** Je suppose que son itinéraire incluait une traversée de la mer Caspienne.
*** Oblast signifie « région » ou « territoire » au sens administratif.
**** On trouve en ligne des extraits d’une étude de Marie-Aude Albert intitulée Le Musée symboliste imaginaire de Maximilian Volochine , v. https://books.google.it/books?isbn=2825137812 , pp. 91 et suivantes, où elle commence par analyser le premier article de Volochine qu’Ivan Geyer publia dans Russki Turkestan, 1901, 31/1, n°14, p. 2, sous le titre : A. Böcklin est mort le 3 janvier 1901. Cet « obscur journal » (sic) avait, en tout cas, une rubrique culturelle intéressante : peu de gens, surtout au fin fond de l’empire russe, connaissaient le peintre Arnold Böcklin à cette époque !
***** Toute l’analyse de cette fin de paragraphe joue sur l’opposition des mots outsider / insider (que j’ai traduit un peu différemment selon les cas), laquelle me semble résumer exactement la voie choisie par Ivan Geyer après le procès des 21 de Narodnaia Volia : comprenant qu’il ne servait à rien d’affronter en face le gouvernement impérial et renonçant, surtout, à la violence, il sut d’abord se soumettre à l’ordre établi (pour échapper à une condamnation à mort commuée en peine de quatre ans de prison, ne l’oublions pas), ce qui lui permit également d’éviter la « pose » des militants irréductibles relégués en Sibérie où ils vécurent en général pauvrement, éloignés de tout (il existe un certain nombre de photos qui les montrent ainsi regroupés avec leur famille). Geyer, en revanche, a visiblement géré au mieux son installation (ou assignation ?) à Tachkent : il semble au début avoir fait profil bas pour se faire (re-)connaître au fur et à mesure par son travail, tant professionnel (comme fonctionnaire au service des statistiques) que personnel : c’était bien évidemment un « bosseur », en atteste son œuvre ethno-géographique imprimée, l’une des sources les plus fiables de cette période, dont la lecture demeure indispensable à tous les chercheurs spécialistes de l’ancien Turkestan. Un pied ainsi assuré dans le système et un pied en-dehors toujours, notamment grâce au journal Russki Turkestan qu’il dirigea ensuite ou en même temps et jusqu’à sa mort.
Mais ce journal était-il réellement indépendant du pouvoir impérial représenté à Tachkent par le gouverneur ? C’est ce que nous ne savons pas – ou pas encore… Autre bémol : l’auteur de cette thèse est américaine et, à ce titre, peut-être naïve. Elle ne paraît pas mesurer, au moins dans ce passage, combien le mode de fonctionnement de la société dans la Russie ancienne (mais aussi soviétique ?) était traditionnellement « oriental » : accommodements et recommandations étant de règle, rendus nécessaires aussi pour contrer les rigidités ou sévérités du système.

2 Comments

  1. Marie-Ange Jourdan-Gueyer

    Dans un entretien de 2009, qu’on peut lire sur http://www.rostof.ru/article.php?chapter=8&id=20095001 la journaliste Evguénia Aparina, petite-fille de Zinaida Ivanovna Geyer Stankiévitch et donc petite-nièce de Georges de Gueyer, parle de sa « grand-mère bien aimée Zina » et raconte ceci : « l y avait un disque de vinyle « Sur la vague de ma mémoire » où il y a les mots: « Je vais mentalement dans votre bureau. Il y a ceux qui … »Ma grand-mère une fois a écouté et elle a dit : « C’est un poème de Max ? » J’ai été surprise, ai regardé la couverture du disque et j’ai réalisé que oui, c’était de Maximilien Volochine. Il s’est avéré que le poète, qui a été exilé en 1900 en Asie centrale, était un ami de notre famille – mon [arrière-]grand-père avait également été exilé. C’était un rappel d’un vieil ami. »

  2. Marie-Ange Jourdan-Gueyer

    Pour compléter le texte sur Maximilian Volochine et Ivan Geyer : https://www.youtube.com/watch?v=abzCboq0oIU

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