Un procès de 21 révolutionnaires s’est tenu à huis clos du 26 mai au 5 juin 1887 devant le tribunal militaire de Saint-Pétersbourg. Parmi les accusés, figurait un certain Ivan Ilitch Geyer, mon arrière grand-père. Lopatin étant le personnage central, ce procès est connu dans les annales du mouvement révolutionnaire sous le nom de « l’affaire Lopatin ». L’enquête et l’instruction ont duré plus de 3 ans et elles impliquèrent plus de 300 personnes.

 

German Lopatin

German Lopatin

 

Lopatin est un révolutionnaire russe né en 1845 à Gorki. Après des études de mathématiques et de physique à l’université de Saint Pétersbourg, il participe à différents groupes populistes des années 1860. Arrêté, puis exilé dans le Caucase en 1868, il revient à Saint Pétersbourg en 1870 avant de partir en France et en Angleterre où il fait la connaissance de Karl Marx avec qui il se lie d’amitié. Il repart à Saint Pétersbourg mais il se fait arrêté et il est exilé en Sibérie.

 

Il s’évade en 1873 et retourne en Europe aux cotés de Karl Marx en conflit alors avec Bakounine. Il défend avec vigueur et intelligence les positions de Karl Marx. En 1879, il rejoint en Russie Narodnaïa Volia lors de sa création. Mais, il est à rapidement arrêté et exilé en Sibérie d’où il s’évade encore en 1883 pour repartir à Paris. En France, il tente de relancer Narodnaïa Volia dont il assure de facto la direction en transformant le groupe révolutionnaire en un parti de masse.

 

Karl Marx

Karl Marx

 

En 1884, Lopatin retourne en Russie pour une mission secrète. Il est arrêté en possession d’un carnet d’adresses de militants de son organisation. Ces personnes sont arrêtées et interrogées par l’Okhrana. Parmi elles, 20 personnes, considérées comme des dangereux terroristes, seront jugées 3 ans plus tard lors du procès des 21 avec Lopatine.

L’acte d’accusation concernait la préparation et la détention d’explosifs, les assassinats politiques dont celui de Sudeykine (voir ci-dessous), le cambriolage de la Poste pour financer la révolution, la propagande, l’installation de typographies clandestines et l’appartenance à Narodnaïa Volia.

Au cours du procès, outre les noms des accusés, deux autres noms revinrent souvent : Sergeï Degaiev et Georges Sudeykine dont l’histoire dépasse le roman :

 

Sergeï Dagaiev

Sergeï Dagaiev

 

Sergeï Dagaiev était un membre de Narodnaïa Volia depuis 1880. Arrêté lors de l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, sa culpabilité n’ayant pas être démontrée, il ressort libre. Quelques mois plus tard, son frère, Vladimir, également membre de Narodnaïa Volia est arrêté par l’un des chefs de l’Okhrana, Georges Sudeykine qui lui propose de devenir indicateur en échange de sa liberté. Vladimir en parle à son frère qui imagine assassiner Georges Sudeykine et qui lui dit d’accepter son offre. Ce projet d’assassinat est rapidement mis de coté car Georges Sudeykine rencontre Dagaiev et lui propose devenir un agent de l’Okhrana. Sergueï n’hésite pas longtemps car Sudeykine fait appel à son ambition en lui promettant de rencontrer le tsar et d’autres personnes importantes du régime qu’il pourrait convaincre d’appliquer ses réformes.

 

Sudeykine lui confie aussi qu’il veut renverser la monarchie et prendre le pouvoir avec lui. En outre, Sudeykine lui verse 300 roubles par mois plus 1000 roubles lors de chaque voyage à l’étranger. La plupart des membres de Narodnaïa Volia à Saint Pétersbourg sont arrêtés en 1882. Dagaiev part à Tbilissi. En 1883, la plupart des membres du groupe Narodnaïa Volia de Tbilissi sont arrêtés. Dagaiev part alors à Odessa. Et en 1883, tout le groupe Narodnaïa Volia d’Odessa est arrêté. Dagaiev s’évade de la prison d’Odessa avec la complicité de police. Les membres des groupes Narodnaïa Volia de Kharkov et de Mykolaïv en Ukraine sont également arrêtés suite aux dénonciations de Dagaiev. Une grande partie de l’appareil militaire de Narodnaïa Volia est décimée.

 

Sudeykine et Dagaiev sont très proches et imaginent un plan : Sudeykine donne sa démission de la police prétextant le manque de pouvoir tandis que Dagaiev ferait assassiner le frère et le principal assistant du tsar. Ce double assassinat ayant pour but de faire nommer Sudeykine à la tête de l’appareil de sécurité de l’Etat. Et ils pensent que le tsar, effrayé, pourrait mettre en œuvre les réformes demandés par Narodnaïa Volia.

 

Georges Soudeïkine

Georges Soudeïkine

 

Comte Dimitri Tolstoï

Comte Dimitri Tolstoï

 

Ils pensent même aller plus loin en assassinant le comte Tolstoi, ministre de l’intérieur en espérant pouvoir prendre sa place. Le tsar refuse la démission de Sudeykine et le projet de double assassinat est abandonné.

 

En 1883, Lopatin soupçonne Dagaiev de trahison trouvant son récit de l’évasion de la prison d’Odessa peu crédible (Lopatin était un spécialiste de l’évasion). Dagaiev lui avoue tout et il lui propose de tuer Sudeykine pour se racheter. Lopatin accepte le marché. Dagaiev attire alors Sudeykine chez lui prétextant la présence d’une jeune révolutionnaire susceptible d’être retournée. Une fois arrivé chez lui, Dagaiev tire une balle dans le dos de Sudekine et le tue. Toute la police est alors à sa recherche. Lopatin ne reviendra pas sur son marché et l’aidera à rejoindre l’Amérique du sud, puis les Etats-Unis où il commencera une nouvelle vie de mathématicien avec sa femme.

On comprend maintenant pourquoi l’ombre de Sudeykine et de Dagaiev a pesé sur ce procès qui fût tenu à huis clos.

Le verdict.