Jean Giono (1895-1970) était exactement de la même génération que Georges de Gueyer. On sait comment, à la suite des pires combats de la guerre de 14 auxquels il a participé comme soldat de 2è classe dans le 140è R.I. alpine, il est devenu pacifiste et pour jamais « objecteur de conscience ». Avant d’écrire Le Grand Troupeau, son grand roman sur le carnage, il publie, dès 1925, une nouvelle intitulée Ivan Ivanovitch Kossiakoff qu’il insérera plus tard dans le recueil intitulé La solitude de la pitié (rééd. Folio-Gallimard). Court récit « quasi-autobiographique » où il relate la rencontre d’un soldat russe du corps expéditionnaire et de l’amitié fraternelle qui se développe entre eux malgré le barrage de la langue.

 
Voici une analyse de ce texte émouvant :
 
Jean Giono et Ivan Ivanovitch Kossiakoff au Fort de la Pompelle

    En 1920Jean GIONO a relaté son passage au Fort de la Pompelle, où il a été un temps affecté au cours de la 1ère guerre mondiale, dans une nouvelle intitulée Ivan Ivanovitch Kossiakoff, que l’on retrouve dans Solitude de la pitié, un recueil de nouvelles édité en 1932 chez Gallimard dans la collection Folio, et qui rassemble une vingtaine de nouvelles.

   Au début de 1917, GIONO appartenait à la 6e compagnie du 140e régiment, affectée à la signalisation optique et envoyée sur une position de repli de l’autre côté du canal de la Marne à l’Aisne, dans le secteur de Champfleury, lorsqu’il a reçu l’ordre de son capitaine de se rendre au Fort de la Pompelle :

   – C’est toi qui faisais la liaison avec les Anglais au bois des zouaves ?
– Oui, mon capitaine.
– Bon, tu iras au fort de la Pompelle avec les Russes pour la signalisation.
– Je ne sais pas le russe, mon capitaine.
– Ça peut foutre ?… Au canal on te dira. ( Je me demande s’il veut parler du 
chemin à suivre ou d’une méthode pour apprendre le russe en cinq minutes. )
– Bien, mon capitaine.
– Gunz te relèvera tous les huit jours.
Le boyau, m’a-t-on dit, monte droit. Il pleut toujours. Pas de fusée. Pas de 
bruit. Secteur calme.
Un petit bois de sapins ébranchés. Un obus a éventré la tranchée. Je me hâte, le sac pèse, le fusil s’accroche. Je vais peut-être aller loin comme ça.
Enfin le fort, des escaliers de terre, puis le fossé. Je respire. Je marche dans l’herbe gonflée d’eau. Un mince rai de lumière décèle la porte.
Je n’ai pas vu de sentinelles, heureusement ; qu’aurais-je dit ?
Mais, le vantail poussé, en voici une. Longue capote, calot ; elle est sans arme – ça va – elle me fait signe de m’arrêter.
– Camarade Rousky, Franzous ( c’est tout ce que je sais de russe ) […]     

   GIONO fait la connaissance d’Ivan Ivanovitch KOSSIAKOFF, l’un des deux soldats russes dont il partage la chambrée dans une casemate du fort, et qui l’accompagne au poste de signalisation« une petite cagna étroite avec des hublots carrés » où , à l’aide d’une lanterne, il communique en morse avec les batteries d’artillerie qui ont pris position de l’autre côté du canal.

    Entre deux alertes, GIONO sort de sa casemate :

   Rêveries d’après-midi sur les pentes du fort. Soleil gris au travers des nuées grises. Dans une tache bleue du ciel des flocons de schrapnels cherchent un taube [ « pigeon » en allemand, nom donné à un avion autrichien ] invisible. Calme plat. Un cycliste, machine en main, passe sans se presser sur la piste du canal. Le petit vent aux dents aiguës danse dans les maigres herbes jaunes. Une phrase de Spinoza me hante : « L’amour c’est l’accroissement de nous-mêmes » […].

   Malgré la barrière de la langue, GIONO et KOSSIAKOFF communiquent, sortent de leurs porte-feuilles des photographies de leurs familles respectives. Une camaraderie et même une sincère amitié s’instaurent entre les deux hommes, au point que GIONO demande à ne pas être relevé comme prévu par son camarade français GUNZ.

 Et l’amitié, chaque jour, me lie plus étroitement à Kossiakoff […]
Avec Kossiakof
f, nous tenant par la main, nous courons sur les glacis abrités et quand, essoufflé bientôt je m’arrête, il me lève sur ses bras solides et m’emporte comme un gosse malgré mes cris. Nous allons sur le canal pêcher la carpe à la grenade ; à la coopé du moulin nous achetons des confitures, des provisions et nous les mangeons en route avec notre main comme cuiller. Je fume du tabac russe, des cigarettes comme le doigt, roulées dans du papier buvard. Kossiakoff m’a procuré une blouse pareille à la sienne ; il m’appelle Ivan et il tire sur ma pipe sans grande conviction […]

Et puis un jour, l’ordre arrive demandant à GIONO de rejoindre sa compagnie à Champfleury, secteur qu’elle doit quitter et qui passe entièrement sous le contrôle de l’artillerie russe. Il dit rapidement adieu à KOSSIAKOFF qui l’accompagne jusqu’au canal, puis ils se quittent pour toujours.

Kossiakoff me saisit aux épaules, m’embrasse légèrement sur la bouche, puis à grandes enjambées, sans un regard en arrière, il tourne le dépôt des obus et disparaît.
Abasourdi, seul, vide, j’essaye d’appeler Kossiakoff et le nom s’embourbe dans la gorge […]

Ivan Ivanovitch Kossiakoff a été fusillé au camp de Châlons en juillet 1917.

NB :​ Selon la base de données du site « Sépultures de guerre » du ministère de la Défense, Ivan KOSSIAKOFF, caporal au 1er RI, a été inhumé en sépulture individuelle dans la tombe n° 372 du cimetière de Saint-Hilaire-le-Grand avec la mention « Mort pour la France », ce qui rend tout à fait improbable qu’il ait été fusillé au camp de Châlons comme l’écrit GIONO. Il n’a d’ailleurs pas été attesté que des soldats russes aient été fusillés au Camp de Châlons en 1917. En revanche, il est possible que le pacifiste intégral qu’était devenu Jean GIONO dans l’entre-

deux-guerres ait « inventé » cette exécution en référence aux mutineries qui ont affecté le Corps expéditionnaire russe en France, éloigné du front et déplacé au cours de l’été 1917 dans le camp de La Courtine dans la Creuse, au lendemaide la Révolution de février 1917 en Russie.


En 1990, cette nouvelle a inspiré un téléfilm de 60 minutes, Ivan Ivanovitch Kossiakoff, réalisé par Christian RULLIER et Fabrice CAZENEUVE, avec Jacques BONNAFFÉ dans le rôle de GIONO et de Piotr SHIVAK dans le rôle d’Ivan Ivanovitch, film coproduit par Hamster / Antenne 2.

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Texte de Marie-Ange Jourdan
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