Histoire de la famille de Gueyer

Mémoires d'une famille franco-russe

31 janvier 1917 : Les allemands lancent une attaque au gaz

Nous sommes le mercredi 31 janvier 1917 dans le secteur d’Auberive dans la Marne. Le sol gelé est recouvert d’une épaisse couche de neige. Il fait -6°. Il est 16h00. Cela fait plusieurs jours que les postes avancés et les patrouillent rapportent des bruits de travailleurs du coté allemand. On suppose qu’il s’agit de travaux de renforcement des tranchées.

La première opération chimique allemande de l’année 1917 se déroula dans un secteur ayant déjà été choisi pour une opération similaire en octobre 1915. Le secteur des marquises, en Champagne, se prêtait admirablement bien à une attaque par vague ; le sol était sans relief, simplement parsemé de quelques petits bois de pins de petite taille, les tranchées allemandes dominant les françaises.

Les unités concernées sont essentiellement la 1er et 3e Brigade Russe, les 67e et 68e Brigade d’Infanterie. Dans certains secteurs, des bruits métalliques et de chariots furent entendus plusieurs jours avant le 31 janvier.

En cette fin de journée du 31 janvier, toutes les conditions favorables étaient réunies : le vent soufflait du secteur nord-ouest à une vitesse faible et constante de 1 à 2 mètres/secondes. Le sol était entièrement gelé, recouvert d’une épaisse couche de neige, et la température voisinait les –6°C (elle tombera à –10°C quelques heures après la tombée de la nuit). Tout était réuni pour permettre à la vague de garder un grande homogénéité.

La largeur du front d’émission s’étendait sur plus de 11km, du nord-ouest de Prunay au nord-est de Baconne. Le terrain se prêtait parfaitement bien à une attaque ; sur la majeure partie du front d’attaque, sauf dans le secteur du centre où le terrain est horizontal, les tranchées allemandes dominaient les françaises.

Il y eu deux vagues principales d’une demie-heure chacune, l’une à 16h00 (16h00 à 16h30) et l’autre à 16h45 (16h45-17h15). Le mode d’émission et la durée des vagues ne fut pas le même dans tous les secteurs. A certains endroits, des lueurs rouges furent perçues au niveau des tranchées d’émission, et un ronflement similaire à celui d’un moteur d’avion, entendu. Dans d’autres, le sifflement d’émission fut masqué par le tir simultané de toutes les mitrailleuses en ligne. Les points de départ de la vague furent nettement perçus et étaient relativement peu nombreux ; il est fort probables qu’ils correspondent aux foyers d’émission de fumigènes.  Une troisième émission eu lieu vers 19h00, uniquement dans la partie ouest du secteur, sur un front restreint de 2km. Quelques tentatives eurent lieu au nord de Prunay, mais elles furent rabattues par le vent dans les tranchées ennemies et interrompues alors. L’aspect de la vague a varié d’un secteur à l’autre. Un fumigène fut certainement ajouté mais, semble t-il, s’est dilué rapidement après les premières lignes alors que le gaz agressif poursuivait son chemin sur plus de 20 km, parfois même sur 50 km. Certains observateurs dépeignèrent la vague soit comme opaque et blanchâtre, soit comme verte et presque incolore. Le fumigène ajouté dans certains secteurs n’apporta pas une grande opacité et s’estompa rapidement sur le trajet des gaz. La nappe est restée uniforme, de 6 à 8 mètres de hauteur.

Un bombardement fut déclenché en même temps sur certaines parties du front. Les secondes lignes et les boyaux de communication furent bombardé à l’aide d’obus principalement explosifs de différents calibres. Les batteries ont reçues un nombre important d’obus chimiques, de 10,5 et 15 cm, chargés en cétones bromés (méthyléthylcétone bromé) et en palite (voir Les munitions chimiques allemandes).

Le secteur redevint calme vers 22h00. Plusieurs coups de main furent tentés par l’ennemi, qui fut refoulé par les tirs d’armes automatiques, vers 20h00 et minuit. Les hommes des troupes d’assaut allemandes étaient tous revêtus de capotes de camouflage blanches qui les rendaient fort difficilement visibles sur le sol enneigé . Les pertes commencèrent à devenir importantes dès 22h00, suite aux intoxications tardives (voir intoxication aux suffocants).

Le secteur était équipé de plusieurs appareils à prélèvement automatiques (6 exactement), mais aucun ne pu fonctionner, l’eau des réservoirs ayant gelée. Kling caractérisa la présence de chlore dans plusieurs échantillons recueillis sur le terrain. Cependant, on pu caractériser la présence de phosgène dans la vague grâce aux masques des hommes en contact avec la vague. Leurs appareils respiratoires (des masques M2 et quelques TNH) étaient épuisés jusqu’à 50 % de leurs capacités pour le phosgène ; la proportion de ce gaz devait-être extrêmement élevée. Les témoins s’accordèrent pour attribuer au gaz une odeur de chlore.

Les chercheurs essayèrent de caractériser le phosgène par les phénomènes cliniques observés chez les intoxiqués. Ils tentèrent de monter que la présence de phosgène dans la vague provoquait plus d’intoxications retardées, sans succès. Les caractères microscopiques des lésions pulmonaires présentait cependant un caractère inhabituel, comparées aux intoxications par le chlore seul. Dans les poumons des intoxiqués, on observait un oedème massif à formation très rapide, avec absence de cellules migratrices (leucocytes). Ils démontrèrent ainsi l’action eodematiante plus élevée du du phosgène sur le chlore. Tous les dosages réalisés sur les prélèvements extérieurs ne permirent pas de caractériser la présence de phosgène en plus du chlore. Tous les objets métalliques soumis à l’action de la vague furent fortement corrodés, en particulier les boutons, les galons, les baïonnettes. Les armes automatiques bien graissées ont continué de fonctionner.

1 Comment

  1. Ce texte est bouleversant pour le petit-fils de Simon Rikatcheff que je suis. Mon grand-père maternel, membre de la 3e BRS, 6e Régiment a certainement été gazé ce jour-là. Il en souffert toute sa vie.
    Merci pour ce récit qui me permet de progresser dans les connaissances que je désire transmettre à mes enfants et petits-enfants..

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