Famille de Gueyer

Mémoires

Frédéric Stackelberg en Espagne

Marie-Ange et Hélène Jourdan ont traduit un article et une lettre  de Frédéric Stackelberg, très intéressants, parus dans une revue espagnole libertaire en 1931.

Il s’agit d’un article de Frédéric envoyé à la « Revista Blanca » de Barcelone (dirigée par Federico Urales, très célèbre à l’époque, père de Federica Montseny, anarchiste devenue ministre en 1936). La petite lettre qui l’introduit nous apprend de sacrés choses ! A savoir que :
-Frédéric était à Barcelone en 1873 lors de la proclamation de la Première République
-qu’il a vu en prison Tomàs Gonzalez Morago, figure quelque peu oubliée de l’histoire et que l’on considère pourtant comme le véritable introducteur des idées de Bakounine en Espagne ! Et ce, quinze jours avant sa mort !
Pour une affaire de faux billets, on dit que Morago avait été abandonné à son sort, et c’est ce qui apparait dans toutes ses biographies !
-qu’il était l’ami de Francisco Ferrer
-que l’anarchiste Most avait traduit son ouvrage « La femme et la révolution »… dès 1877 ! (à vérifier, car Most n’est parti aux Etats-Unis que plus tard).

C’est donc un élément biographique essentiel.
Frédéric y était certainement pour le Congrès de la Fédération Régionale des Travailleurs Espagnols, tenu en juillet.

Le site « Alacant Obrera« , qui travaille avec sérieux sur l’histoire du mouvement anarchiste espagnol, mentionne un séjour de Frédéric en Espagne… dès 1873 ! Il y aurait « collaboré avec Pi y Margall et Tomás González Morago (figure du premier fédéralisme pour le premier, figure de l’Internationale pour le second). A rapprocher du fait qu’après la Commune et les procès ultérieurs contre les sections de l’Internationale dans le sud, les membres actifs étaient partis en Espagne. Ceux de tendance révolutionnaire étaient peu nombreux, et aucun ou presque n’est resté révolutionnaire bien longtemps. Si Frédéric a bien connu les premiers internationalistes, qu’il soit resté proche des milieux révolutionnaires jusque dans les années 30 est pour le moins exceptionnel pour le cas de la France.

La Revista Blanca est une revue libertaire d’abord publiée à Madrid (1898-1905) puis à Barcelone (1923-1936) dont le titre est évidemment inspiré de La Revue Blanche française (1891-1903), avec l’ambition d’associer culture générale, élévation intellectuelle et militantisme politique.

Il a paru intéressant de traduire aussi la présentation car elle éclaire moins sur les positions idéologiques de Stackelberg (qu’il expose inlassablement lui-même !) que sur la manière dont elles sont vues par ses camarades anarchistes ou socialistes libertaires. Ceux-ci le rejettent du côté des communistes, pour les conceptions « structurelles » de la nouvelle société collectiviste qu’il appelle de ses vœux – avec le rôle de l’Etat au centre – tandis que les membres ou sympathisants du PCF, (comme Virgile Barel) s’écartent de lui parce qu’il refuse le stalinisme.

A tout prendre, et comme nous savons que Stackelberg a aussi publié dans des revues trotskistes françaises, on se demande jusqu’à quel point l’on pourrait le classifier comme tel…

Gustave Brocher et Frédéric Stackelberg

Dans le numéro précédent nous avons publié un beau texte du vétéran  Gustave Brocher, grand esprit et plume élégante, évoquant le savant suisse Auguste Forel qui venait de mourir, dont la vie a laissé un sillon de sagesse et d’humanisme sur la terre. Depuis ce jour, nous avons l’honneur de compter parmi les collaborateurs de La Revista Blanca le sage Gustave Brocher, bien connu dans le monde de la philosophie et de la science par ses œuvres, par sa vie et ses conceptions humanitaires.

Dans le présent numéro nous publions une lettre et quelques pages reçues de l’astronome français Frédéric Stackelberg qui avait déjà collaboré à La Revista Blanca dans sa première époque. Comme ami et comme savant, nous connaissons bien Frédéric Stackelberg ; comme politique et comme philosophe, nous le connaissons peu, car dans La Revista Blanca, il a presque toujours publié des articles de sa spécialité scientifique, l’astronomie, quoique tirant d’elle des conceptions sociales en vue d’améliorer la vie de l’homme. A présent, notre ami Stackelberg nous a envoyé quelques pages de caractère politique, et quoique les idées qu’il y expose ne soient pas absolument les nôtres, pour en être très proches et, de plus, par le sujet qu’il traite, nous avons cru qu’il était opportun d’honorer à nouveau ces colonnes de la plume d’un si illustre ami.

Vastes, humaines, libres sont les idées de notre ancien en même temps que nouveau collaborateur ; bien qu’elles n’aillent pas jusqu’à la liberté et à l’égalité où sont arrivés Kropotkine et Reclus. Celles de Stackelberg ne vont pas jusqu’à émanciper l’homme de la tutelle de l’Etat alors que nous, nous croyons, comme le croyaient nos maîtres, que tant qu’existera un Etat, il ne pourra y avoir de liberté et d’égalité.

Cela dit pour que nos lecteurs ne s’étonnent pas des concepts, quasi marxistes, de notre savant et vieil ami, que l’on peut, bien qu’idéalement il reste un peu en arrière par son humanisme et ses grands sentiments, considérer comme l’un des nôtres.

Nous publions d’abord la lettre qui accompagne le texte, lettre qui, comme le lecteur le comprendra, n’a pas été rédigée à fin de publication, mais que, néanmoins, nous insérons pour sa valeur en termes de moralité et de sincérité, en priant son auteur de nous excuser si, sans son consentement, nous offensons sa modestie et si nous livrons au lecteur un peu de son intimité.

           « Nice, 24 août 1931

                                                                                                         4, rue Bardon

              Cher camarade Urales,

Du haut de mes quatre-vingt ans, il m’est très doux de revivre par la pensée l’année 1873, où j’assistai, à Barcelone, à la naissance de la première république, au même moment où Inès, la meilleure de mes compagnes, morte, hélas ! il y a plus d’un demi-siècle, devint ma femme et où je fis la connaissance de Pi y Margall, le meilleur des républicains de cette époque.

Au cours du printemps de 1885, je revis, à Grenade et en prison, quinze jours avant sa mort, Tomás González Morago, qui fut le secrétaire de Pi y Margall en 1873.

Par la suite, en 1905, je parcourus l’Espagne avec mon ami Ferrer, assassiné par Alphonse XIII et Maura père, pour faire à Castellón de la Plana des études d’astronomie sur l’éclipse totale du soleil le 30 août. Ferrer et Anselmo Lorenzo traduisirent peu de temps après en espagnol ma brochure « La femme et la révolution » dont la première édition de 1877 parut en langue allemande à New York, grâce à Johann Most.

C’est en souvenir de ces événements que je m’octroie la liberté de vous envoyer ci-joint un article pour votre revue ou un périodique de votre choix. Vous êtes libres de le publier ou de le condamner à l’oubli.

Je vous serre cordialement la main, en formant des vœux pour la révolution espagnole.

Frédéric Stackelberg  »

Gardons-nous de l’individualisme et de l’opportunisme

Depuis que Karl Marx a fustigé, en les qualifiant de misère de la philosophie, les élucubrations surabondantes de Proudhon, qui a fait naufrage devant l’homme du 02 décembre 1851, l’anarchisme individualiste, cet égocentrisme supérieur, prépare, par sa haine systématique de la démocratie égalitaire, la voie du fascisme immonde, avec la complicité du socialisme opportuniste.

Son arrière-fond petit-bourgeois et spiritualiste, aux tendances aristocratiques, fait de lui l’ennemi des multitudes dites grégaires et de la femme, pour laquelle il ne voit d’autre issue que la prostitution dorée et avilissante ou la servitude dans le mariage.

Cette doctrine, avec ses deux phases, croit avoir découvert une nouvelle chimie, en s’élevant avec violence contre le Suffrage Universel, qu’elle confond, avec son habituelle mauvaise foi, avec le régime parlementaire, des parlements qui parlent pour mentir.

Le principe du Suffrage Universel, qui sous-entend  la participation égalitaire de tous les hommes et de toutes les femmes adultes dans l’administration et la gestion de la société, implique aussi bien, pour être efficace et réel, que cette souveraineté politique soit accompagnée de la souveraineté économique, qui assurera, par le moyen du travail des adultes, à tous les êtres humains une quote-part égalitaire sur le produit social.

La République, de forme égalitaire, ne sera pas véritablement égalitaire si elle n’est pas communiste. Cette évidence mise au clair situe l’anarchisme individualiste et le petit-bourgeois aux côtés de tous les ennemis du peuple et de la Révolution Sociale.

Ainsi il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que dans des périodiques communistes libertaires comme « El Luchador » [Le Combattant], de Barcelone,  soit constamment répétée la question : « Que faire ? »

« Que faire ? »

Rien de plus simple, rien de plus clair : marcher imperturbablement, avec le vent de la Révolution en poupe, vers nos buts, sur tous les terrains et par tous les moyens qui s’offrent.

S’exprimer au sein des Cortes ou en les influençant par l’action directe, afin qu’elles écartent la création d’un Sénat ou d’une Chambre dite Haute.

Afin qu’elles se prononcent pour l’égalité politique, économique et sociale de l’homme et de la femme.

Pour la séparation radicale de l’Eglise et de l’Etat.

Pour l’école unique et la laïcisation complète et franchement antireligieuse.

Pour la proclamation de la majorité à l’âge de dix-huit ans pour les deux sexes.

Pour la liberté du mariage et du divorce.

Et, surtout et avant tout, pour l’abolition de l’armée permanente, de tout militarisme, afin de rendre impossibles les pronunciamientos.

Pour faire coïncider ces revendications avec une agitation intense, vigoureuse et constante pour la confiscation des biens de l’Eglise.

Pour l’expropriation et la socialisation des usines, bureaux, ateliers, chantiers, en un mot, de tous les instruments de la production.

Eviter tout partage de la terre. La terre expropriée doit être convertie, comme en Russie soviétique, en propriété collective. Telle est la seule et unique voie qui conduit à la suppression du salariat, à la société sans Dieu ni maîtres.

Frédéric Stackelberg

Traduction de M.-A. avec l’aide d’Hélène, relue et corrigée par Andrea C.

Un grand merci à Pierre S. pour nous avoir envoyé ces pages de La Revista Blanca que ses recherches ont permis d’exhumer.

 

1 Comment

  1. Marie-Ange

    21 mars 2020 at 8 h 11 min

    J’ajoute ceci à propos de votre remarque :
    « que l’anarchiste Most avait traduit son ouvrage « La femme et la révolution »… dès 1877 ! (à vérifier, car Most n’est parti aux Etats-Unis que plus tard). »

    Stackelberg dit seulement : « ma brochure « La femme et la révolution » dont la première édition de 1877 parut en langue allemande à New York, grâce à Johann Most. »

    1877 désigne donc seulement la (1ère) version de La Femme et la Révolution utilisée par Johann Most pour sa traduction, laquelle sera publiée par la suite, mais on ne sait pas quand, à New York.

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